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J’étais rentré dans ma cour avec l’impression d’une chaleureuse embrassade avec Conakry. Etait-elle un cadeau de la nuit guinéenne ou une réalité qui demeurera ma compagne pendant mon séjour ? Les jours à venir allaient-ils me conforter dans cette position? Je l’ai déjà écrit.
Telle était désormais la question dont les réponses se révèleront, sûrement, au contact de la vérité de la réalité. Pour cela, mon recours sera mon observation, dont je ferai une analyse propre et personnelle en respectant surtout la dimension du réel.
Pour ne pas violer le sens que j’accorde à l’information, je n’avais plus qu’à me laisser saisir par les faits, rien que ceux-là. La meilleure piste ne pouvait se trouver ailleurs qu’en ce lieu de pèlerinage de tous les Guinéens, qu’est devenu le Camp Alpha Yaya Diallo, siège du CNDD.
Voir Camp Alpha et comprendre la Guinée d’aujourd’hui
Depuis le 23 décembre 2009, le plus grand camp militaire de Guinée est l’épicentre de la vie nationale. Tout se concentre, ici : les grandes orientations de la marche entreprise sont prises, ici, le pouvoir militaire, politique et étatique, le regard et l’espoir des Guinéens. Ce qui sort de là est décrypté à la loupe des commentaires. Un citoyen est reçu par le CNDD ou son Président, cela soulève des questions qui font balancer ses concitoyens entre le réel et le faux. Cette atmosphère et cette ambiance font qu’ici, se confectionne le montage de vraies ou fausses stratégies.
Ce relent des systèmes passés tient toujours le pays, mais encore pour combien de temps ? C’est là, que j’ai vu des anciens ministres et autres hommes forts, d’hier, se faire minuscules comme pour disparaître sous leur chaise ou fauteuil. Leurs yeux brillant petitement, ils n’osaient pas croiser ceux de leurs compatriotes, ou même du voisin immédiat. C’est encore, là, que j’ai découvert la vénalité de tous ces truands qui ont abâtardi la marche de tout un peuple dans sa quête du bonheur.
Le Guinéen s’était déclaré indépendant et libre, mais il ne connut point liberté, ni dignité. Au fil de cinquante années, il n’était plus qu’un misérable broyé par l’égoïsme de ses propres frères et sœurs.
On y rencontre des proches du pouvoir ou se faisant passer pour tels. Ceux qui cherchent à y entrer. De simples citoyens, mais des quémandeurs de faveurs (promotion) ou autres opportunistes. Tout ce que la Guinée peut regorger de bonnes et mauvaises graines pullulent dedans et de dehors du camp. Elles sont toutes aux aguets et prêtes à lire les signes qui accompagnent une poignée de main échangée entre telle personnalité et tel citoyen. Tout prête à un sens bien orienté suivant ce que l’on veut que l’autre croit ou pour le convaincre.
Des fonctionnaires du système défunt sillonnent encore les artères du pouvoir. Une particularité guinéenne, parce que leur place aurait pu être ailleurs. Ils attendent l’ouverture de la porte d’un bureau pour y entrer. Le caractère privé ou personnel d’une visite n’est pas respecté. Dès que quelqu’un pénètre, les opportunistes en profitent en lui emboîtant le pas, si la vigilance du factionnaire est baissée en ce moment. Vous vous retrouvez tous devant l’occupant du bureau, les échanges ou l’entretien ne sera jamais approfondi et parfois, l’objet de leur présence n’est jamais exposé. Ce qui semble compter pour ces gens, c’est de savoir que la porte du bureau s’est refermée après eux, à leur entrée. Ils en ressortent difficilement, même n’ayant rien à dire ou à proposer. Quel temps gâché !
La concentration du pouvoir au camp Alpha expliquerait-elle cette attitude ? Non ! Recherchons la réponse ailleurs, parce que le Guinéen a cette propension à rôder autour du pouvoir depuis l’indépendance. Et cette attitude commence dans la famille.
Quand on arrive en Guinée, il y a ces frères, cousins ou simplement amis ou connaissances qui, pensant rendre service, vous marquent à la culotte. Partout, dans tous les déplacements, ils sont omniprésents. C’est une sorte de seconde nature, à la guinéenne. Mais la faute est à l’absence de travail, c’est-à-dire au chômage du plus grand nombre, surtout des jeunes.
Au camp Alpha Yaya, des gens viennent pour des banalités qui ne devraient même pas être exposées devant un sous-préfet. Chez le Guinéen, la hiérarchie ou l’ordre hiérarchique ne le questionne pas assez souvent, dès lors qu’il veut obtenir satisfaction. Des citoyens ont ainsi élu domicile à Alpha Yaya Diallo, dans les salles d’attente. Ils y passent des journées entières et y dorment depuis des nuits déjà.
Le CNDD aurait mieux fait d’apporter une solution à ces démarches qui constituent un vrai frein à son travail. Le temps qu’il accorde à certains cas n’est qu’une perte de temps dans la gestion de la transition, d’autant que des ministères en charge de tels ou tels dossiers et autres instances existent pour les résoudre.
Alors quand je suis arrivé, ici, je voulais simplement expérimenter une anecdote que m’avait confiée un ami (à Paris) à son retour de Conakry. Il m’avait lancé cette phrase : « Que fais-tu, ici, les Forestiers ont pris le pouvoir, et au camp Alpha Yaya, l’on y entend plus que vos langues. » Je lui avais répliqué que ce n’est pas ma façon de concevoir le pouvoir en Guinée.
Effectivement, l’impression m’a été donnée que les Forestiers se sont démultipliés en un temps record. Partout, je passe, j’entends une langue forestière. Ce n’est pour autant pas qu’ils soient les mieux lotis actuellement et dans le gouvernement, ou occupants de postes clefs, comme il en a été successivement dans les deux systèmes précédents et pour leurs groupes sociaux.
Quand je suis monté au ministère de la défense, j’ai eu cette autre impression : s’agirait-il d’un camp de retranchement Mandé ? Sans risque de me répéter, eux aussi ne sont privilégiés par rapport à leurs concitoyens inscrits dans des démarches, sûrement, similaires et postés à l’entrée des bureaux.
Je me dis : pauvre Guinée et pauvre de moi aussi !
Parce que je suis foncièrement à l’antipode des considérations ethniques pour l’avènement d’une Guinée meilleure. Ceci dit, je n’ai pas observé ou il ne m’a pas été rapporté un fait de discrimination ethnique dans le traitement des dossiers. Par exemple, les plus rabroués à l’entrée des bureaux de la Présidence sont, de très loin, des Forestiers. Par contre, il y a une forte mobilisation souterraine pour bloquer tous les patriotes qui souhaitent la réussite de la transition et qui viennent pour rencontrer leurs frères du CNDD.
Je tiens à récolter des arguments forts et vrais, avant mon retour à Paris où le débat est devenu pour ceux qui n’ont pas eu le pouvoir, une sorte de tranchées virtuelles dans lesquelles ils se camouflent avec l’intention malheureuse d’abattre celui ou celle qui ose déclamer quelques aspects positifs du CNDD.
Et d’ailleurs, les plus forcenés dans ce combat sans guerre, ne condamnent-ils pas ceux qui ont pris leur argent, se sont acheté un billet d’avion, en risquant leur vie au cours d’un crash possible ?
Ceux-là ne peuvent être regardés qu’avec mépris, d’autant qu’une interdiction ne leur est point faite de procéder comme nous. Ce qui est triste dans ce débat hystérique, c’est l’absolue absence de bonne foi. Encore si les propos étaient tenus par des gens vertueux ! Il se trouve que parmi eux, certains (les plus acharnés) ont fui avec l’argent de la caisse de l’association de femmes guinéennes de Bordeaux.
Qui a dit : « Répondre au coup d’un âne, c’est se mettre à son niveau » ? Alors faisons-leur amende honorable par respect pour les lecteurs.
Au camp Alpha, la troupe laisse percevoir le danger qui pourrait provenir de ses rangs. En effet, les soldats sont dans une telle excitation-agitation, voire une frénésie, que l’on peut se demander où serait passée la discipline qu’on attribue à l’armée. Kalach… en bandoulière, le soldat du camp Alpha n’accorde aucune civilité au citoyen lamda qui se présente à lui. Pas même pour sa hiérarchie. Après le garde-à-vous à son passage, il l’oublie dès que celle-ci tourne les talons.
L’une des interrogations, qui m’est restée sans réponse, est bien la compréhension de l’attitude de la troupe. Elle est sincèrement agitée, à la limite de l’absence de contrôle.
Très souvent, ils ont l’air d’être sous l’effet de quelque chose. Quoi ? Je ne saurai le dire ! L’ambiance est électrique pour rien.
Si la transition n’est pas bien préparée et menée bien à terme, le danger pourrait, entre autres, venir de cette troupe, quelle que serait la volonté du CNDD.
J’insiste : les soldats au camp Alpha sont comme en ébullition, au sens figuré comme au propre du mot.
C’est pourquoi, bien que leur faire prêter fidélité est critiquable, il n’est pas condamnable en soi, au regard du comportement velléitaire d’un grand nombre d’entre eux. Dans ce contexte, il serait salutaire de canaliser l’armée, en instaurant, par exemple, la discipline qui pourrait être le casernement et l’interdiction du port des armes en dehors du temps de service, ainsi que du treillis.
A côté de cette potentielle force qui peut débouler un jour, une nuit, il faut relever le retour insidieux, mais très finement travaillé, des anciens prédateurs.
Actuellement, il se construit un corridor (le mot n’est pas fort) autour de Dadis pour l’empêcher de s’ouvrir à l’extérieur. Et cette ouverture n’est pas qu’un vain mot. C’est une réelle préoccupation du CNDD. Il tient à associer, pour la première fois, en cinquante ans de souveraineté nationale, les Guinéens expatriés. C’est un challenge dont la réussite aidera davantage au désenclavement des esprits embouteillés par trop de considérations à la saveur négative et à l’odeur répugnante.
Une autre lecture de mon séjour me laisse écrire que la probité des civils à appeler est un paramètre à prendre en compte. Lorsque l’on lit aujourd’hui le récit des prédateurs, l’on retient que Lansana Conté avait, réellement à cœur, le redressement du pays, mais que l’entourage (en majorité des civils) a été un obstacle. Venant de moi, cette appréciation peut surprendre. Seul l’imbécile ne change pas, (c’est ma philosophie) et d’ailleurs, l’honnête homme est celui qui reconnaît, même à son ennemi juré, ses qualités. Je rends cette reconnaissance posthume à feu Lansana Conté, sans l’innocenter de tout le mal qu’il a fait subir à mon pays et ses populations.
En effet, les récits des audits, m’ont fait effectuer cet écart à 180° (uniquement pour le cas précis et circonscrit dans les événements qui ont ruiné ma patrie).
Nos bourreaux racontent, sans scrupule, que Lansana Conté posait toujours la question suivante, à chaque fois qu’il lui était présenté un projet : « Est-ce bon pour le pays ? Si c’est bon, il faut l’accepter » Et il le répétait trois ! Et nos voleurs lui répondaient, inconscients : « oui, oui, oui ; c’est bon pour la Guinée », parce qu’ils signaient les documents avec pour seule raison leur enrichissement et toujours davantage. C’est à ce niveau que la guerre des clans s’érigeaient, entraînant des décrets et contre-décrets, voire des assassinats sans auteurs, ni commanditaires, parce que le dossier était régulièrement classé sans suite. N’étaient-ils pas, d’ailleurs, des collaborateurs de narcotrafiquants ?
Donc, cette expérience doit nous éclairer, rendre très vigilant, le CNDD dans le choix des collaborateurs civils.
Déjà, on nous parle du premier scandale avec l’achat d’un hélicoptère. Vrai ou faux ? En tout cas, la rumeur, en Guinée, est comme le feu et la fumée, car elle se fonde très souvent sur une part de vérité que le bouche-à-oreille lui donne des proportions aggravantes.
Encore qu’il s’agisse d’un seul cas, mais Non ! Autour de la personne du même ministre, l’on murmure une affaire de maison qu’il aurait reçue d’un certain Chaloub, en remerciement du rôle qu’il aurait joué dans l’obtention du marché du terminal du Port de Conakry. Selon les mêmes sources, le ministre en question, aurait gracieusement offert, par la suite, ce cadeau à une forte personnalité du CNDD. Tout cela ne dégage pas une bonne odeur.
Aujourd’hui, mon frère guinéen, ma sœur guinéenne, je veux marquer une pause pour que demain apporte, avec lui, d’autres faits observés pendant mon séjour.
Donc, ce récit et l’analyse qui en découle, ne sont qu’une lecture d’un être humain, cher compatriote ! Seulement, je voudrais rester fidèle à ma profonde conviction qui est une sorte de serment : t’informer, non pas comme tu le voudrais, mais en ne présentant que la réalité des faits et choses, tels qu’ils sont ou été perçus. C’est pourquoi, au contraire de mes détracteurs, je ne mentionnerai jamais mes rencontres fussent-elles avec un officiel.
Pour fermer la nouvelle page-là, permets-moi cette mise au point : j’ai été en Guinée parce que je l’ai voulu et le pouvais. Je voudrais comprendre, à travers le vécu quotidien, quelle est la route que nous indique le CNDD ? J’ai voulu entendre nos parents qui sont en première ligne. Le faire est-il un sacrilège ?
Partager avec vous, mes impressions et mes observations et vous exposer ma perception de ce que j’ai vu, n’est qu’une façon de contribuer au débat, dans la mesure où ce que je dis n’est point parole de Bible ou du Coran, mais justement, la réalité touchée du doigt. J’ai dit mon observation et mon analyse !
Paris, le 02 mai 2009
Jacques KOUROUMA
pour www.guineeactu.com
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