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L’adrénaline serait un peu plus montée ces derniers jours au Camp Alpha Yaya, siège du Conseil National pour la Démocratie et le Développement (CNDD).
Je rappellerai le contexte actuel, dominé par les audits, la façon dont ils sont menés et qui justifierait la colère de Capitaine Moussa Dadis. Ensuite, j’analyserai le discours du président qui, loin d’être une simple expression de la colère, pourrait cacher un certain malaise au sein du CNDD.
La procédure de convocation, si ce n’est d’interpellation, pour des raisons d’audits, de certains citoyens, ne serait pas du goût du Capitaine Moussa Dadis Camara, Président du CNDD. La dernière en date a mis à nu, les manières très peu orthodoxes par lesquelles, les soi-disant prédateurs sont appelés à comparaître devant le Président de la République.
C’est l’affaire Rusal, c’est- à- dire, la vente de l’usine d’alumine de Fria à l’opérateur ukrainien, sur ordre du Président Conté, qui aurait permis de voir un peu plus clair sur les manières dont certains coéquipiers de Dadis et des fonctionnaires commis aux audits procéderaient.
Dans cette affaire, les anciens premiers ministres Cellou Dalein Diallo, Ahmed Tidiane Souaré ; les anciens ministres Fodé Bangoura, Madikaba Camara auraient été cités comme acteurs du bradage de ladite usine par un certain Tamba Tièndo Millimono. Il ressort à l’analyse des faits, que ni les uns ni les autres n’aient été cités par le revendeur attitré du Président Conté.
Par conséquent, les quatre personnalités n’avaient aucune raison d’être convoquées devant le Capitaine-président !
Fort de cet état de fait, Moussa Dadis serait entré dans une colère noire. Il serait si remonté contre son entourage, qui ferait l’amalgame entre audit et règlement de compte (voir mon article : Quand les audits se transforment en règlement de compte), que la foudre elle-même n’aurait pas osé traverser le ciel du camp Alpha Yaya.
Cette fois- ci, ceux qui taxaient le Capitaine de colérique, ne peuvent que se taire, tant son coup de sang serait fondé.
En effet, comment accepterait-il que les personnes qu’il a mandatées pour un travail d’audit transparent, confondent vitesse et précipitation ? Qu’elles interpellent les gens sans avoir pris le soin de s’assurer de la véracité des accusations ou la probable culpabilité des cadres cités ?
On se souvient du flop avec les opérateurs économiques, qui avaient été accusés devoir à l’Etat des milliards de nos francs. La première convocation de certains membres du gouvernement Souaré avait failli tourner en désastre, tant le dossier était mal ficelé.
Jusque-là, le Capitaine n’avait pas réagi. Sûrement, face aux maladresses répétées, il était temps qu’il mette les points sur les « i » pour séparer le grain de l’ivraie.
Je me propose d’analyser le discours télévisé (donc à caractère oral) de Moussa Dadis, dans le but de montrer certaines marques de la colère. Voire de l’indignation.
En analysant certains aspects sémantiques et littéraires, notamment les procédés stylistiques employés, je m’efforcerai de montrer le souci de pragmatisme dans l’action politique de Dadis. Je ferai ressortir des indices de désaccord dans la manière de mener les objectifs assignés, en ce qui concerne les audits. Enfin, je montrerai les risques de rupture qui pourrait être générée par le pragmatisme de Dadis et le défaut (si ce n’est le manque) de lisibilité de certaines actions menées par son entourage.
Je précise que je ne fais pas une analyse rhétorique du discours, qui ferait ressortir l’art de persuader ou l’éloquence de l’auteur, mais une analyse critique, qui se sert d’outils linguistiques, afin de mettre en valeur les stratégies du discursif. C’est dans ce but que je m’intéresserai non seulement aux arguments, aux gestes mais aussi au raisonnement de l’auteur.
C’est avant tout, le pragmatisme qui ressort dans le face-à-face entre le Capitaine Dadis, son entourage et les personnes interpellées. D’entrée de jeu, il rappelle qu’à ses yeux, la recherche de la vérité doit procéder de la valeur pratique.
Toute l’efficacité des audits dépend du pragmatisme des acteurs : « Je veux qu’on soit (…) concret, pragmatique. »
Il enchaîne en ajoutant qu’il « veut couper court ». A ce niveau, il insinue que ces interlocuteurs ont menti, qu’ils lui ont caché la vérité.
L’emploi récurrent du champ lexical du mensonge, qui revient une dizaine de fois dans le discours, dénote une vraie phobie des tours de passe-passe et des jeux d’intérêts. Il s’insurge en ces termes :
« Il ne faut pas mentir. J’aime pas le mensonge ! ». Vous êtes tous en train de contourner la réalité ». « Moi, j’aime pas les faux types ». « J’ai dit que moi, je ne mentirai jamais au peuple de Guinée !» « Faut pas incriminer les gens… les incriminer pour briser leur carrière ». « Les manipulations, je ne suis pas là-dedans ! ». « Faut pas manœuvrer ! »
L’emploi du pronom indéfini pluriel dans « vous êtes tous en train de contourner la réalité », montre que l’orateur n’épargne aucun membre de son entourage. Il y aurait certainement un certain malaise au sein de l’instance militaire. Du moins, en ce qui concerne les audits.
En outre, la récurrence de la première personne « je, moi » (employée une vingtaine de fois) sous toutes ses formes pronominale et adjectivale, est une manière d’affirmation de la personnalité. L’objectif étant sûrement de marquer une distance vis-à-vis de la procédure en cause.
On peut également rechercher l’effet produit par cet emploi du « je » et du « moi » ou du « moi-je » dans l’alliance binaire de ces pronoms. En effet, la forme syntaxique de cette assertion « moi-je » met en valeur l’énonciateur, à la fois dans son discours, sa psychologie et dans son être. Dans ce cas précis, le sujet-énonciateur affiche son désaccord et revendique sa différence.
La négation dans les emplois : « je ne veux pas » ; « je n’aime pas » ; « je n’accepterai pas » ; « il ne faut pas » etc, ne joue pas moins la même fonction d’affirmation de soi et des ses convictions. Il en ressort que Moussa Dadis est opposé à la méthode d’agissement de ses collaborateurs. Du moins, en ce qui concerne un certain nombre de dossiers dont celui de Rusal.
Sur l’interprétation politique de l’usage de la première personne, on pourrait dire avec les linguistiques que « le langage étant une forme de l’agir (…) et les combats politiques étant aussi des combats sémantiques », Moussa Dadis s’affirme aussi bien dans ses colères verbales que dans sa gestuelle.
La colère transparait justement à travers certains aspects du discours auquel elle donne un sens. Un relevé du champ lexical et son analyse, permet de montrer si cette colère pourrait avoir un sens éthique ou même politique. C’est-à- dire, si elle pourrait mettre fin aux pratiques dénoncées par l’orateur Dadis.
Cette colère se lit dans les mots, mais aussi dans les gestes ou les actes. L’emploi des interjections et des interpellations : « que quelqu’un me prouve… ; venez me prouver maintenant », le lancement des dossiers sur la table, le fait de décoller du siège et les coups de poings répétés sur le bureau, sont les signes évidents d’agacement, de gêne. Tout simplement de colère.
A mon avis, il faudrait attirer, à ce niveau, l’attention sur l’aspect impulsif, non contrôlé ou fondé, des gestes. Quelle que soit les raisons évoquées, les conseillers du Capitaine devraient veiller à la portée de tels gestes de la part d’un chef. Ils devraient avoir les mots qu’il faut, avant tout étalage public de cet état d’âme. Pour cela, faudrait-il qu’ils lui disent la vérité, comme il le réclamerait ? Enfin, ne dit-on pas que l’impulsivité vient à bout de toute raison si elle devenait habituelle ?
En dépit de tout, Moussa Dadis aurait, dans ce cas-ci, toutes les raisons de fulminer contre ses collaborateurs. Sa colère paraît être fondée, dès lors qu’il s’agit de dénoncer l’injustice dont il affirme haïr et connaître les conséquences.
Le terme injustice revient sous des emplois divers et donne une portée particulière au discours. Il prouve l’attachement de l’orateur à l’équité et sa désapprobation des coups bas :
« Je ne veux pas de l’injustice. Je ne veux pas çà du tout. J’ai été victime de çà. Je suis très allergique à l’injustice. Organiser la mafia pour détruire les gens, je ne suis pas dedans ». La diffamation, l’embobinage, le machiavélisme… çà ne passera pas. »
La colère de l’orateur atteint son paroxysme et se transforme en indignation, dans des assertions qui prennent des tournures interrogatives. L’emploi de la forme adverbiale et conjonctive : « pourquoi », dont la fonction est la recherche de la cause, révèle l’incompréhension.
Son enchaînement dans ce passage est révélateur d’une sorte de fureur contre les ordonnateurs des interpellations :
« Pourquoi la présence dans cette salle de Dalein, Bangoura, Kaba… ? Pourquoi la présence de ces cadres-là ici ? Répondez-moi ! Pourquoi Cellou Dalein est là ? Pourquoi Souaré est là ? Pourquoi Fodé Bangoura est là ? Pourquoi Madikaba est là ?
C’est plus qu’un coup de bile dont il est question ici. C’est un aveu de surprise. Pire, de déception !
On remarque l’énumération de tous les noms des ministres interpellés, avec des marques d’insistance et sur la conjonction et sur les patronymes. On peut penser que cet emploi est une formulation implicite d’excuses (à mots couverts donc).
Un autre fait symboliquement intéressant, c’est l’usage d’arguments qui font appel à des valeurs partagées. L’allusion à Dieu est à la fois explicite et répétitive dans la dernière partie du discours. Le Capitaine Dadis emploie un vocabulaire volontairement religieux, dans l’objectif de mettre ses interlocuteurs face à leur conscience. Sûrement, il voudrait prendre les téléspectateurs à témoin et leur dire en quelque sorte : « ce n’est pas moi qui ai ordonné d’accuser ses gens ni les interpeller ! »
Néanmoins, la colère du début laisse la place à la sérénité de la fin. Mais, cette sérénité qui donne une place importante aux valeurs communes est assortie de mises en garde :
« Mes chers compatriotes, Dieu est pour tout le monde. (…) Avec tout le respect que nous accordons à l’engagement du CNDD, faut pas briser la carrière des gens ! Dieu n’aime pas çà. Nous n’avons pas pris le pouvoir pour détruire les citoyens. Nous y sommes pour établir l’équité et la justice. »
Le Capitaine n’oublie pas de se référer à l’esprit de corps et d’en appeler aux membres du CNDD à s’en souvenir et à le respecter. L’emploi du pluriel du verbe être : « Soyons objectifs », va dans ce sens. L’usage de l’empirisme « Didon », qui a été adopté par vocabulaire militaire, joue la même fonction.
Enfin, la croyance à une force supérieure qu’aucune volonté, pour ne pas dire manigance, ne saurait braver, conclut le discours du Président. Il emploie des termes forts pour inciter à la prise de conscience, à la justice et à l’équité, et rappelle à ses interlocuteurs:
« L’homme qui viendra après moi, quoi que l’on fasse, même si pour cela, tous les Guinéens s’unissaient, on ne pourra rien contre lui, contre la volonté de Dieu !!! »
Voudrait-il rappeler de la sorte que, parmi les personnes qui ont été abusivement interpellés, il y avait un candidat aux élections présidentielles ? Quoi qu’il en soit, Moussa Dadis se démarque de certaines pratiques liées aux audits et affirme sa différence.
Il était temps, car l’opinion publique ne comprend pas ces interpellations ciblées. Comment peut-on interpeller, à trois reprises, deux premiers ministres de Lansana Conté, alors qu’il en a bien d’autres, qu’on laisse vaquer à leurs affaires ?
Bon nombre d’observateurs se demandent également quels sont les critères d’audits ? Qui désigne les personnalités à auditer ?
Quoi qu’on dise, il y a une partialité quelque part, et tout laisserait à penser que le Capitaine Dadis voudrait y mettre fin ! C’est tant mieux !
Lamarana Petty Diallo pour www.guineeactu.com
PS : J’ai conservé la forme orale, telle quelle a été reproduite par aminata.com (source du discours).
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