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Chers compatriotes,
Regardons les choses en face !
Avec le capitaine Dadis Camara, un régime militaire vient de succéder à un autre, celui du Général Lansana Conté qui, en nous donnant l’illusion d’une démocratie fonctionnelle, nous avait, en réalité, placés sous l’emprise d’un Etat autoritaire au sein duquel les rênes de la politique étaient détenus par l’appareil militaire et policier à sa solde.
Cette militarisation du pouvoir se poursuit de nos jours et, loin de consolider le processus démocratique, ne fait que le fragiliser.
En effet, la Constitution est suspendue, de même que les institutions démocratiques. Nous sommes, dit-on, dans un état d’exception, dont la durée est en réalité incertaine. En attendant un retour hypothétique à l’ordre constitutionnel, nous sommes gérés par un nouveau régime militaire qui commence à prendre goût au pouvoir.
En somme, après les 24 années de règne du Général Président, les militaires refusent simplement de s’effacer et de rendre le pouvoir aux civils, prétextant pallier les carences des partis politiques, fortement influencés par des considérations ethniques, et l’inefficacité ou la dégradation du système politique. Ils omettent ainsi de reconnaître que, depuis avril 1984, nous évoluons sous un régime militaire. Le général Conté, pour se légitimer et se maintenir si longtemps au pouvoir, a crée un système multipartite, avec le PUP comme instrument de mobilisation en sa faveur. En s’appuyant sur l’armée et la police, il a empêché, par tous les moyens, l’implantation d’une opposition solide, et fortement réduit ainsi -voire même éliminé- toute possibilité d’alternance. Tous les soirs, nous voyons à la télévision le « Dadis Show », dans lequel le Président du CNDD tient la vedette. Celui-ci pense que le bon chef est celui qui crie le plus fort, celui qui n’a peur de rien, celui qui n’hésite pas à prendre ses victimes à la gorge.
Nous savons tous que les tyrans sont toujours à la recherche d’une bagarre et qu’ils adorent humilier leurs victimes, surtout quand ils pensent qu’ils peuvent s’en échapper, car convaincus de ne disposer d’aucune autre technique pour se maintenir au pouvoir.
L’ignorance, le manque de savoir-faire, de clairvoyance, l’insécurité et l’incompétence transforment toujours un chef impulsif et coléreux en un tyran. Ne dit-on pas que le pouvoir est une sorte d’ivresse pour certains êtres ?
Chers compatriotes,
Ce que nous observons ces derniers temps à la Télé ne donne pas une bonne image de la Guinée et n’encourage, certainement pas, ni les étrangers, ni les nationaux, à investir dans notre pays.
Dans quelle nation a-t-on vu un Chef d’Etat agresser verbalement et même physiquement des hommes d’affaires, fussent-ils des escrocs internationaux ? Les Sociétés minières RUSAL, CBG, Rio Tinto, Global Alumina, la SAG, sans parler des commerçants locaux, ont tous eu leur part d’invectives lors de ces Shows télévisés. Ne parlons pas, non plus, des officiers supérieurs de l’Armée et autres dignitaires de la 2ème République qui ont tous été publiquement humiliés.
Toutes ces scènes d’humiliation laissent des traces indélébiles qui assombrissent l’horizon. L’amertume et le ressentiment qu’éprouvent ces cadres ont toujours un impact négatif sur les relations et l’esprit d’équipe au sein de la junte. N’est-ce pas ce qui explique que seuls Dadis et Konaté occupent le devant de la scène, alors que tous les autres membres du CNDD sont en retrait, comme tapis dans l’ombre ?
Dans tous les cas, ce qui est préoccupant pour de nombreux guinéens, c’est que Dadis apparaît comme une personnalité impulsive, agressive, suffisante, imprévisible, complexé et donc, difficile à gérer par la Junte. Comme tous ceux qui croient tout savoir, il a un besoin énorme d’être reconnu comme Chef d’Etat patriote, honnête et aux capacités intellectuelles hors du commun. Il aime être le centre de l’attention, communique comme s’il s’adressait à des enfants, et adore dominer les conversations.
A regarder de près, les leaders politiques, aveuglés par leur opposition viscérale contre Lansana Conté et le PUP de Somparé, se sont laissé facilement avoir par la Junte militaire. Le sigle C.N.D.D était, dès le début, révélateur, en lui-même, de l’intention des militaires à rester longtemps au pouvoir. En effet, Démocratie et Développement sont des objectifs qui ne peuvent se mettre en place que sur le long terme et ne peuvent être rangés dans le contexte d’une simple transition.
Encore plus révélateur des intentions réelles de la Junte de vouloir faire durer la période d’exception : c’est bien le discours prononcé par le Président du CNDD avant l’annonce de la composition du Gouvernement actuel. Véritable discours-programme, la Junte y annonce des actions ne pouvant être mises en œuvre que dans 10 à 15 ans. D’ailleurs, l’ambiguïté qui a entouré la position du CNDD au sujet du chronogramme, fixant la tenue des élections présidentielles et législatives avant fin 2009, en dit long sur les intentions réelles qu’il dissimulait.
Il n’est donc pas surprenant que Dadis, prétextant que les leaders politiques mettaient des bâtons dans les roues du CNDD, ait déclaré qu’il ôterait éventuellement la tenue militaire et briguerait la magistrature suprême. Simple menace ou intention réelle ? Dans tous les cas, le moment n’était pas opportun pour tenir de tels propos : Dadis ne fera jamais l’unanimité des guinéens autour de lui. Il doit tout simplement s’atteler à respecter ses engagements.
Il doit surtout, en sa qualité de chef de l’Etat, savoir gérer la charge émotionnelle des nombreuses pressions qui s’exercent inévitablement sur lui. Il doit apprendre à comprendre et à maîtriser cette émotion, quelque soit l’importance de l’enjeu. Là réside le vrai test de la faculté d’un leader à pouvoir inspirer confiance.
N’oublions pas, non plus, les malheureuses victimes des casses de maisons, construites au prix de beaucoup de sueur et de sacrifice : toutes n’ont pas occupé illégalement les terrains incriminés. Elles détiennent des titres de propriété légalement délivrés par l’Etat. Dans de nombreux cas, comme Kindia, Labé, Mamou, Pita, Kissidougou ou N’Zérékoré, les titres datent de l’époque coloniale ou de la première République. Ces mesures de casse menacent les fondements du système judiciaire, en mettant en cause la primauté du droit, car il s’agit là de violations flagrantes et inacceptables du droit de propriété reconnu par l’Etat à des individus .Ce droit est inaliénable.
Il est, tout de même, surréaliste qu’un président auto proclamé remette en cause des décisions prises par les gouvernements démocratiquement élus, qui l’ont précédé –et de cette manière, c’est-à-dire en démolissant, sans autre forme de procès, des maisons appartenant à de paisibles citoyens. Est-ce là la meilleure façon de restaurer l’autorité de l’Etat ?
Chers compatriotes,
Arrêtons de nous leurrer et établissons nos priorités !
Le CNDD a confisqué tous les pouvoirs en son sein. Il n’existe donc aucun contre-pouvoir pour protéger les citoyens et sécuriser leurs biens. Dadis, lui-même, ne définit-il pas l’Etat comme étant l’instrument de coercition entre les mains de la classe au pouvoir ? Aujourd’hui, cette classe n’est autre qu’un noyau au sein de l’armée qui était, par ailleurs, à la base de toute l’insécurité que nous avons connue à Conakry pendant les derniers mois du règne de Lansana Conté. Dadis ne dit-il pas qu’il n’est pas venu au pouvoir par hasard ?
En réalité, nous assistons à la naissance d’un pouvoir despotique, qui est à la recherche d’une légitimation, et qui est confronté à une contrainte majeure : son impuissance à attirer des bailleurs de fonds, à dynamiser l’activité économique, à renflouer les caisses de l’Etat et à sortir le pays de la profonde crise qu’il traverse depuis des années.
Dadis qui a tout centralisé à son niveau, s’accroche donc aux Audits et à la lutte contre les narcotrafiquants pour détourner l’attention des réelles préoccupations de la population qui sont l’eau, l’électricité, le climat des affaires et la dégradation du niveau de vie. Il ne voit pas clairement que l’Etat doit, malgré sa force de coercition, être un serviteur du peuple, ayant pour tâche de créer un environnement qui stipule, protège et sécurise les individus, en leur offrant en même temps, l’opportunité de s’épanouir.
Le CNDD ira-t-il, d’ailleurs, à fond dans l’examen des dossiers sur les narcotrafiquants et les bandits à col blanc ? N’oublions pas en effet, que c’est encore l’armée qui est la plus concernée par ce scandale. Nul n’ignore l’implication forte des militaires, sous l’ère Conté, dans la gabegie, les détournements, le banditisme, et le commerce de stupéfiants.
A quand ouvrira-t-on le dossier de Mamadou Sylla, auquel l’armée dit devoir des millions de dollars de dépenses faites en dehors de toute procédure budgétaire ?
Et quand va-t-on examiner le fichier des salaires et pensions militaires, ainsi que les achats de carburant et d’équipements qui n’ont jamais fait l’objet d’audit ?
Après 4 mois de ce pouvoir despotique, il est grand temps que les Guinéens se rendent compte que le CNDD ne peut pas les sortir de la crise qu’ils vivent actuellement. Il est moins doué que le CMRN de 1984.
En vérité, alors que le CMRN avait ouvert le pays et libéralisé l’économie dès son avènement, le CNDD a confisqué tous les pouvoirs, bloqué le fonctionnement de l’administration, en centralisant toutes les décisions au niveau de Dadis, en créant un climat carrément alarmant et terrifiant pour les opérateurs privés.
Conséquence : Nous constatons tous l’effet de freinage qu’exerce le CNDD sur l’activité économique. Les importations ont enregistré plus de 30% de baisse et les recettes douanières, une moins-value de 40 Milliards au mois de Mars 2009. Par ses méthodes, le CNDD a cassé la demande et la croissance qui était déjà très faible.
Nous avons à faire à un pouvoir abusif, brutal, intimidant et écrasant, qui ne nous sortira pas de la crise. Il n’est donc guère étonnant que la dernière mission du FMI ait constaté que la situation économique et financière du pays s’est profondément dégradée depuis la prise du pouvoir par la junte, en raison principalement de la contraction de l’activité économique et de la forte augmentation des dépenses extra budgétaires en faveur de la présidence, de l’armée et de la police. Avec cette évolution, il est clair que le souci des militaires qui ont écarté les civils le 23 décembre 2008 était, en réalité, de maintenir, après la mort du général Conté, leur contrôle sur l’appareil d’Etat et donc, sur la rente financière, source d’enrichissement de l’élite au pouvoir. Lourde erreur, donc, de croire que la junte militaire nous apportera la stabilité macro économique, l’allègement de la dette, les concours extérieurs, et dégagera des ressources locales suffisantes pour nous sortir de la crise actuelle.
Arrêtons de nous leurrer, car, avec eux, l’avenir de la démocratie en Guinée est loin d’être assurée, pas plus qu’une amélioration de la qualité de la gouvernance.
Le retour à l’ordre constitutionnel avec des institutions démocratiques et des dirigeants élus, doit être la priorité des priorités .La lutte contre les narcotrafiquants et la corruption, la construction des routes, des écoles, des centres de santé et toutes les tâches de développement doivent être confiées à des dirigeants qui ont un mandat du peuple, donc à des citoyens démocratiquement élus. Ces tâches ne peuvent être confiées à des forces de répression.
Sincères ou non, motivés ou non, l’autoritarisme et la personnalisation du pouvoir restreignent les libertés individuelles et, en concentrant tous les pouvoirs au niveau du président du CNDD, limitent la participation des forces vives à la gestion politique. D’où le recours fréquent du CNDD à des mesures de répression pour se faire accepter. La dernière étant l’interdiction faite à la Radio Télévision Guinéenne de couvrir les activités des partis politiques.
Montesquieu ne disait-il pas que: « tout homme qui a le pouvoir est porté à en abuser, il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites. »
On peut ajouter qu’un chef suprême qui concentre tous les pouvoirs, commet inévitablement des erreurs et des excès, faute de contrôle, faute de contre pouvoir. Ne nous étonnons donc pas de constater, après seulement quatre mois, une inefficacité gouvernementale accrue, du fait, principalement, de l’absence de liberté, de contrôle, et l’insuffisance de dialogue et de critiques libres et créatrices.
Ibrahima Camara, New York pour www.guineeactu.com
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