 |
 |  |
Je suis d’accord avec A. Okwenba, dans « Les hommes également devraient se soumettre à des tests de fertilité » quand il écrit : « Une caractéristique exaspérante mais pourtant répandue au sein de notre société est comment le blâme est placé sur le dos de la femme à chaque fois que quelque chose va mal, en particulier dans les relations. Ceci est particulièrement douloureux quand les couples sont incapables de concevoir un enfant. Le jugement défavorable est toujours dirigé vers la femme. Elle est contrainte de se soumettre à une batterie d’examens et de tests de fertilité et de passer d’un médecin à un autre juste pour déterminer si elle est capable d’enfanter. De plus elle doit faire face aux critiques de sa belle-famille quant à son incapacité à leur donner un enfant. Dans d’autres cas, le mari, sur l’insistance de sa famille ou de son propre chef, peut décider d’épouser une deuxième femme capable elle de réussir là où sa première femme a échoué. Cependant, alors que tout ceci a lieu, il est rare que des questions soient soulevées à propos de la capacité des hommes à concevoir un enfant ou à se soumettre à des tests de fertilité. La société croit que les hommes sont prolifiques, même quand ils n’ont pas de spermatozoïdes ou quand leurs spermatozoïdes sont déformés ou peu mobiles. »
Alors que je travaillais au CHU de Donka (Guinée-Conakry), j’ai consulté plus de dix mille patientes pour infertilité en dix ans. Depuis, jusqu’à aujourd’hui, ma grande question est pourquoi est-ce que les hommes placent le poids de la preuve sur les épaules des femmes ? Pourquoi ne vont-ils pas faire tester leur infertilité alors que les examens qui leur sont destinés ne coûtent presque rien ? Aussi, s’ils acceptaient, ceux qui se soumettent de le faire volontiers, devraient faire leurs tests à l’institut Pasteur de Kindia, à Friguia, à Kamsar, au laboratoire central de Pharmaguinée ou au laboratoire de géologie mine au lieu de ceux des deux CHU (Ignace Dean et Donka) où ils risquent d’être indexés comme infertiles.
La plus grande difficulté à laquelle j’ai eu à faire face, a été comment convaincre les hommes d’accepter une consultation dans le cas d’infertilité du couple en raison des interférences sociologiques, psychologiques et traditionnelles. Nombreuses étaient des difficultés et embuches pour une éducation de santé publique. Quelques unes de ces démarches problématiques s’expliquaient par les réalités suivantes :
La place centrale accordée aux Ancêtres comme source ultime de la conscience afro-centrique est dictée par la culture africaine elle-même. La vénération ancestrale est un aspect fondamental de la vie africaine, c'est-à-dire de la religion africaine, car en Afrique, vie et religion se confondent largement. Ainsi, l’invocation des Ancêtres, leur propitiation par le biais des rites spécifiques est tenue comme absolument nécessaire afin d’aider les vivants à naviguer les obstacles de la vie quotidienne. En fait, tout sujet d’importance personnelle ou collective doit être soumis aux ancêtres, qu’il s’agisse de santé, de mariage, de récoltes, etc. Les ancêtres doivent être consultés car ils fonctionnent comme gardiens de l’ordre social. Birago Diop écrira : « Ceux qui sont morts ne sont jamais morts : ils sont dans l’ombre qui s’éclaire et dans l’ombre qui s’épaissit, les morts ne sont pas sous la terre : ils sont dans l’arbre qui frémit, ils sont dans le Bois qui gémit, ils sont dans l’eau qui dort, ils sont dans la case, ils sont dans la foule : les morts ne sont pas morts ». Ainsi, là où cela est possible (c'est-à-dire en milieu rural), les morts sont enterrés dans l’enceinte de l’habitation familiale, afin de pouvoir continuer à prendre part aux affaires familiales.
La fertilité humaine, animale et végétale, qui est de toute première importance pour les Africains, est entre les mains des Ancêtres. En outre, il est dans l’intérêt des Ancêtres eux-mêmes de s’assurer de la procréation humaine car ce sont les enfants qui permettent à la lignée familiale de perdurer et aux Ancêtres de ne pas être oubliés mais vénérés. En effet, les Ancêtres ont besoin des vivants afin que leur mémoire soit préservée et leur nom prononcé sur terre. Ce dont il s’agit en fin de compte, c’est d’éviter que la mort physique ne s’accompagne de mort sociale, la pire des morts. L’oubli dans la mort est extrêmement douloureux et doit être évité à tout prix. C’est l’une des raisons pour lesquelles il importe tant dans les sociétés africaines de se marier et d’avoir des enfants, puisque ce sont les descendants qui conserveront la mémoire du disparu. Partout en Afrique, la procréation est fondamentale car, elle seule garantit que les morts-vivants ne seront pas excommuniés et réduits à un stade de non-existence. Pour ce, lorsqu’un couple ne parvient pas à concevoir d’enfant, les Ancêtres sont aussitôt soupçonnés d’avoir « fermé l’utérus » de la femme, ou d’avoir rendu l’homme impotent afin de les punir d’avoir eu un acte jugé irrespectueux. Conséquemment, un acte de divination et des rituels appropriés auront lieu afin d’aider à restaurer l’harmonie brisée. Si la cause de l’infertilité est effectivement spirituelle et que tout est fait correctement la grossesse devrait s’ensuivre rapidement.
Plusieurs raisons expliquent la forte natalité observée dans les sociétés africaines :
1. Sur le plan historique, l’Afrique noire a vu une partie importante de la population masculine disparaître lors de la traite négrière en passant aux travaux forcés, la colonisation, et les guerres tribales. Le fait de faire des enfants correspond à la fois donc à un réflexe de survie chez les Africains, et une réponse inconsciente à la peur de voir leur descendance disparaitre.
2. Le second aspect est lié à l’économie. Dans l’Afrique noire traditionnelle, peu mécanisée, l’enfant était une main d’œuvre facile avec un coût d’éducation très faible grâce à la parenté élargie où les parents biologiques n’étaient pas obligatoirement ceux qui seront chargés d’éduquer et de nourrir l’enfant.
3. Sur le plan anthropologique, les grandes familles étaient glorifiées puisque l’enfant était considéré comme une richesse. En fait, avoir beaucoup d’enfants équivalait à avoir une prospérité économique, et aussi, à se doter de l’assurance d’un lien entre les morts et les vivants en laissant ses traces sur la terre.
4. Sur le plan matrimonial, les enfants étaient et demeurent un objet de négociation et de pérennisation pour les femmes mariées qui ne devaient leur considération dans la société que par le nombre d’enfants qu’elles avaient.
5. Enfin, les mauvaises conditions sanitaires et les épidémies entrainant une forte mortalité infantile étaient compensées par une forte natalité. Cependant dans les sociétés traditionnelles, il existait une abstinence postpartum qui permettait aux femmes d’espacer les naissances, par ailleurs, elles utilisaient aussi des plantes médicinales qui avaient des vertus contraceptives (Ombolo, 1990, Emy, 1988). Dans le Manding, l’enfant qui vient de naître n’entre dans la communauté qu’à partir du moment où on lui attribue un nom. Ce dernier peut être celui d’un ancêtre dont les hauts faits dans la tribu sont connus, celui d’un oncle ou d’un ami qu’on appréciait beaucoup. L’enfant qui va porter ce nom est donc censé reproduire l’identité de son homonyme. L’idée à retenir dans ce processus c’est que ce sont les enfants qui choisissent la famille dans laquelle ils veulent naître. L’infertilité représente donc pour un couple des difficultés à concevoir un enfant, à transmettre la vie, à assurer une descendance et pour un homme, celle de transmettre un nom.
Lire la suite 2 : infécondité masculine.
Dr. M.s. Bérété MPH, PhD, MD, Licence Education des Infirmiers
www.guineeactu.com
|
 |