|
Décidément le calvaire Guinéens est loin de s’estomper en cette année électorale de 2010. Après une hausse des prix de carburant par le gouvernement de JMD, voilà que nos opérateurs de téléphonie décident de faire des augmentations de leurs tarifs de l’ordre de 35% en moyenne à compter de ce 03 mai 2010. Avec le niveau élevé des prix dans le pays, cette nouvelle augmentation est un calvaire de plus pour les consommateurs quand on sait que le téléphone est dorénavant une nécessité. Si les raisons avancées par les opérateurs paraissent peu convaincantes, c’est surtout la méthode (sms envoyé aux clients après l’entrée en vigueur de nouveaux tarifs), le taux d’augmentation (35% au minimum) et la justification apportée par les autorités du département de tutelle qui ont surpris et indigné les clients. Le présent texte traduit juste l’incompréhension d’un consommateur déboussolé par ce nouveau coup de massue qui tombe sur la tête du Guinéen moyen. Nous analyserons les arguments avancés par les opérateurs de téléphonie et par l’administration publique mais aussi les répercussions sur le marché de la téléphonie.
1. Arguments des opérateurs : la principale cause de l’augmentation de l’augmentation des tarifs de télécommunications serait « la dégradation de la situation économique…. » selon les sms reçus par les consommateurs. Cet argument est moins convaincant pour des raisons suivantes :
· Au plus fort de l’inflation de la monnaie Guinéenne en 2008, l’Euro avait dépassé les 9 000 GNF sans que les opérateurs de téléphonie n’augmentent leurs tarifs et cela ne les a pas empêchés de faire de grande marges bénéficiaires (en dizaines de milliards de GNF) ;
· Toujours en 2008, le Gouvernement de consensus avait fixé le prix du carburant à 7000 GNF, soit à un niveau légèrement supérieur à celui en vigueur actuellement, mais cela n’a pas empêché nos compagnies de téléphonie de faire de grandes marges avec les anciens prix.
On peut alors se demander qu’est-ce qui a réellement poussé les opérateurs à monter les enchères, surtout au lendemain de la tournée du ministre pour leur rappeler leur engagement pour ce qui est de l’amélioration de l’interconnexion. A notre avis, les raisons suivantes ne seront pas étrangères à la nouvelle donne :
a. Se sentant pressés par la tutelle de régler la question de l’interconnexion et limiter la construction des pylônes (donc d’améliorer la capacité en terme de rayon d’action), les opérateurs ont voulu anticiper les futurs charges y afférentes. Craignant que le gouvernement post-élection soit pointilleux et difficile en négociation, ils se sont dit qu’il valait mieux avoir l’acquis en cette période de transition. Les sociétés minières ont prouvé que le gouvernement de transition est ouvert au compromis en pareilles circonstances et que les négociateurs des multinationales peuvent avoir gain de cause pourvu qu’ils sachent manœuvrer (cas de Hyperdynamics, de Vale, …). La technique consiste donc à bouster leurs pouvoirs de négociation pour des lendemains d’élection dont on n’a aucune idée.
b. Les derniers remous au niveau des banques peuvent inciter les opérateurs à augmenter leur prix en prévision d’éventuelles demandes de revalorisation des salaires de leur personnel. Seulement une augmentation de 35% des coûts d’appels téléphoniques est disproportionnée pour faire face à une éventuelle augmentation salariale qui dépasserait difficilement les 15%. Aussi, faut-il signaler que les salaires ne constituent pas forcément le gros des coûts de production ramenés à la minute.
c. En face d’une Association de Consommateurs peu dynamique et d’une Autorité de régulation qui joue faiblement sa partition, les opérateurs ont pris le risque de se constituer en cartel en harmonisant leur prix. Or le Directeur de l’Autorité de Régulation a dit que le marché de télécommunications est un marché de concurrence. Ce qui suppose que c’est le client qui choisit son fournisseur selon ses propres critères (qualité, prix, …) mais aussi que les opérateurs ne doivent en aucun cas faire collusion dans la fixation du prix. Cette règle qui semblait respectée vient de voler en éclat ces derniers jours car tout porte à croire que le trio Orange-Cellcom-Areeba est décidé à se constituer en un syndicat d’opérateurs téléphoniques. Pourtant ces sociétés savent que l’Etat peut les frapper d’amende si l’entente est prouvée dans la fixation de prix. Alors pourquoi prendre de tels risques ? En 2009, au Togo, un opérateur de téléphonie avait été suspendu suite à des différends avec l’Etat.
2. Arguments de l’Autorité de tutelle : le Directeur de l’Agence de Régulation des Postes et Télécommunications (ARPT) et l Ministre des Télécommunications ont fait des interventions à la radio comme pour dégager toute responsabilité face aux critiques des consommateurs qui les taxaient de complices ou de laxistes.
a. Selon le Directeur de l’ARPT, l’opérateur est libre de fixer son prix et c’est au client de choisir son opérateur selon ses propres critères. Nous pensons tout de même que l’une des prérogatives de l’ARPT est de veiller à ce que les règles de la concurrence pure soient respectées et que la structure de prix proposé par les opérateurs soit acceptable. En France, lorsque l’Etat s’est rendu compte d’une entente dans la fixation des prix d’appels téléphoniques entre Bouygues, SFR et Orange, les 3 sociétés ont été condamnés à payer des amendes. Pourquoi chez nous doit-on laisser les sociétés faire de telles collusions ? Par ailleurs, le Directeur de l’ARPT justifie les nouveaux tarifs en nous citant les tarifs pratiqués dans les autres pays. Seulement en la matière, une telle comparaison ne sied pas sinon, il aurait fallu comparer tous les coûts de production, les niveaux de vie, les impôts et taxes avant de comparer les prix en Guinée avec ceux de la zone CFA. Et puis, si le Franc Guinéen perd de la valeur chaque jour qui passe, est-ce que ces sociétés revalorisent au jour près les salaires et autres charges ?
b. Le Ministre des Télécommunications nous parle des grandes promotions que font nos sociétés de télécommunication. Il est établi que ces promotions ne sont nullement de campagnes d’altruisme mais elles ont plutôt pour but d’inciter le consommateur à acheter. Si les opérateurs vous donnaient les vrais chiffres des ventes réalisées en période de promotion, vous comprendrez que ces campagnes sont plutôt de bonnes affaires pour elles. Ici, c’est le business et toute la politique commerciale est bâtie autour de comment maximiser les ventes et les profits.
3. Quelles conséquences sur le marché ? :
En fin stratège, les opérateurs ont dû bien analyser les conséquences avant de faire cette augmentation. Ils savent que leurs clients institutionnels (les services qui ont des flottes) seront très peu sensibles à ce changement de prix si la qualité s’améliore ou reste stationnaire au moins. Par contre, ils ont peut être sous-estimé la réaction de simples clients individuels mais aussi et surtout celle de Sotelgui. Dans l’un ou l’autre des cas, les conséquences de la nouvelle donne peuvent échapper au contrôle des opérateurs à la base de l’augmentation de prix.
- La réaction de Sotelgui : va-t-elle profiter de cette situation pour récupérer la plupart des clients qui avaient délaissé leur puce Sotelgui taxée de réseau non fiable ? Avec le carburant hors taxes et le niveau de salaire un peu plus bas que chez ses concurrents, la société mère peut bien saisir la balle au bond et continuer avec ses anciens tarifs. Si en plus, elle réussit à améliorer la qualité de son réseau et à revoir sa stratégie commerciale (promotion, relations publiques), les résultats ne se feront pas attendre.
- Les clients dont le revenu ne permet pas de changer la structure des postes de dépenses voudraient bien garder leurs dépenses téléphoniques mensuelles au même niveau. Les détenteurs de 2 puces ou plus (dont Sotelgui) vont-ils mettre les autres puces en réception et faire uniquement les appels avec Sotelgui ? C’est la tentation actuellement même si ce phénomène risque d’être passager car le réseau de Sotelgui sera surchargée et les désagréments vont commencer à ce niveau aussi.
4. Conclusion :
Bien que la pilule soit presque passée, il faudra certainement attendre la fin du mois de mai pour mesurer l’élasticité de la demande suite à cette augmentation de prix. Le téléphone étant inhérent à la vie d’aujourd’hui, les opérateurs trouveront des stratégies idoines pour garder ou reconquérir leur clientèle à moins que Sotelgui ne résiste techniquement et stratégiquement. On peut donc s’attendre à une intensification des promotions et des opérations de mécénat et de relations publiques. Alors, pourquoi ce texte me demandera-t-on ? Pourquoi les réactions épistolaires de l’association des consommateurs qui appelait ses sympathisants à 3 jours sans appel téléphonique (chose impossible pour la majorité des abonnés) ? Pourquoi les coups de gueule des auditeurs des radios privées, notamment ceux de l’émission la grogne de Soleil Fm ? L’unique rempart contre de telles situations sera la mise en place d’une association de consommateurs forte et dirigée par un homme de poigne à l’image de feu Ibrahima FOFANA. A l’allure où les partis politiques se créent, il n’est pas impossible à la Guinée de relever ce défi. A défaut, nous resterons la proie des opérateurs comme de toutes les autres multinationales qui le voudront car on ne peut pas pour le moment compter sur notre administration.
Que Dieu Guide la Guinée et les Guinéens vers le bonheur
Mamadou CISSE
www.guineeactu.com
|