dimanche 9 mai 2010
Analyse de l’augmentation des tarifs d’appels téléphoniques

Décidément le calvaire Guinéens est loin de s’estomper en cette année électorale de 2010. Après une hausse des prix de carburant par le gouvernement de JMD, voilà que nos opérateurs de téléphonie décident de faire des augmentations de leurs tarifs de l’ordre de 35% en moyenne à compter de ce 03 mai 2010. Avec le niveau élevé des prix dans le pays, cette nouvelle augmentation est un calvaire de plus pour les consommateurs quand on sait que le téléphone est dorénavant une nécessité. Si les raisons avancées par les opérateurs paraissent peu convaincantes, c’est surtout la méthode (sms envoyé aux clients après l’entrée en vigueur de nouveaux tarifs), le taux d’augmentation (35% au minimum) et la justification apportée par les autorités du département de tutelle qui ont surpris et indigné les clients. Le présent texte traduit juste l’incompréhension d’un consommateur déboussolé par ce nouveau coup de massue qui tombe sur la tête du Guinéen moyen. Nous analyserons les arguments avancés par les opérateurs de téléphonie et par l’administration publique mais aussi les répercussions sur le marché de la téléphonie.

1. Arguments des opérateurs : la principale cause de l’augmentation de l’augmentation des tarifs de télécommunications serait « la dégradation de la situation économique…. » selon les sms reçus par les consommateurs. Cet argument est moins convaincant pour des raisons suivantes :

·    Au plus fort de l’inflation de la monnaie Guinéenne en 2008, l’Euro avait dépassé les 9 000 GNF sans que les opérateurs de téléphonie n’augmentent leurs tarifs et cela ne les a pas empêchés de faire de grande marges bénéficiaires (en dizaines de milliards de GNF) ;

·    Toujours en 2008, le Gouvernement de consensus avait fixé le prix du carburant à 7000 GNF, soit à un niveau légèrement supérieur à celui en vigueur actuellement, mais cela n’a pas empêché nos compagnies de téléphonie de faire de grandes marges avec les anciens prix.

On peut alors se demander qu’est-ce qui a réellement poussé les opérateurs à monter les enchères, surtout au lendemain de la tournée du ministre pour leur rappeler leur engagement pour ce qui est de l’amélioration de l’interconnexion. A notre avis, les raisons suivantes ne seront pas étrangères à la nouvelle donne :

a.   Se sentant pressés par la tutelle de régler la question de l’interconnexion et limiter la construction des pylônes (donc d’améliorer la capacité en terme de rayon d’action), les opérateurs ont voulu anticiper les futurs charges y afférentes. Craignant que le gouvernement post-élection soit pointilleux et difficile en négociation, ils se sont dit qu’il valait mieux avoir l’acquis en cette période de transition. Les sociétés minières ont prouvé que le gouvernement de transition est ouvert au compromis en pareilles circonstances et que les négociateurs des multinationales peuvent avoir gain de cause pourvu qu’ils sachent manœuvrer (cas de Hyperdynamics, de Vale, …). La technique consiste donc à bouster leurs pouvoirs de négociation pour des lendemains d’élection dont on n’a aucune idée.

b.   Les derniers remous au niveau des banques peuvent inciter les opérateurs à augmenter leur prix en prévision d’éventuelles demandes de revalorisation des salaires de leur personnel. Seulement une augmentation de 35% des coûts d’appels téléphoniques est disproportionnée pour faire face à une éventuelle augmentation salariale qui dépasserait difficilement les 15%. Aussi, faut-il signaler que les salaires ne constituent pas forcément le gros des coûts de production ramenés à la minute.

c.   En face d’une Association de Consommateurs peu dynamique et d’une Autorité de régulation qui joue faiblement sa partition, les opérateurs ont pris le risque de se constituer en cartel en harmonisant leur prix. Or le Directeur de l’Autorité de Régulation a dit que le marché de télécommunications est un marché de concurrence. Ce qui suppose que c’est le client qui choisit son fournisseur selon ses propres critères (qualité, prix, …) mais aussi que les opérateurs ne doivent en aucun cas faire collusion dans la fixation du prix. Cette règle qui semblait respectée vient de voler en éclat ces derniers jours car tout porte à croire que le trio Orange-Cellcom-Areeba est décidé à se constituer en un syndicat d’opérateurs téléphoniques. Pourtant ces sociétés savent que l’Etat peut les frapper d’amende si l’entente est prouvée dans la fixation de prix. Alors pourquoi prendre de tels risques ? En 2009, au Togo, un opérateur de téléphonie avait été suspendu suite à des différends avec l’Etat.

2. Arguments de l’Autorité de tutelle : le Directeur de l’Agence de Régulation des Postes et Télécommunications (ARPT) et l Ministre des Télécommunications ont fait des interventions à la radio comme pour dégager toute responsabilité face aux critiques des consommateurs qui les taxaient de complices ou de laxistes.

a.   Selon le Directeur de l’ARPT, l’opérateur est libre de fixer son prix et c’est au client de choisir son opérateur selon ses propres critères. Nous pensons tout de même que l’une des prérogatives de l’ARPT est de veiller à ce que les règles de la concurrence pure soient respectées et que la structure de prix proposé par les opérateurs soit acceptable. En France, lorsque l’Etat s’est rendu compte d’une entente dans la fixation des prix d’appels téléphoniques entre Bouygues, SFR et Orange, les 3 sociétés ont été condamnés à payer des amendes. Pourquoi chez nous doit-on laisser les sociétés faire de telles collusions ? Par ailleurs, le Directeur de l’ARPT justifie les nouveaux tarifs en nous citant les tarifs pratiqués dans les autres pays. Seulement en la matière, une telle comparaison ne sied pas sinon, il aurait fallu comparer tous les coûts de production, les niveaux de vie, les impôts et taxes avant de comparer les prix en Guinée avec ceux de la zone CFA. Et puis, si le Franc Guinéen perd de la valeur chaque jour qui passe, est-ce que ces sociétés revalorisent au jour près les salaires et autres charges ?

b.   Le Ministre des Télécommunications nous parle des grandes promotions que font nos sociétés de télécommunication. Il est établi que ces promotions ne sont nullement de campagnes d’altruisme mais elles ont plutôt pour but d’inciter le consommateur à acheter. Si les opérateurs vous donnaient les vrais chiffres des ventes réalisées en période de promotion, vous comprendrez que ces campagnes sont plutôt de bonnes affaires pour elles. Ici, c’est le business et toute la politique commerciale est bâtie autour de comment maximiser les ventes et les profits.

3. Quelles conséquences sur le marché ? :

En fin stratège, les opérateurs ont dû bien analyser les conséquences avant de faire cette augmentation. Ils savent que leurs clients institutionnels (les services qui ont des flottes) seront très peu sensibles à ce changement de prix si la qualité s’améliore ou reste stationnaire au moins. Par contre, ils ont peut être sous-estimé la réaction de simples clients individuels mais aussi et surtout celle de Sotelgui. Dans l’un ou l’autre des cas, les conséquences de la nouvelle donne peuvent échapper au contrôle des opérateurs à la base de l’augmentation de prix.

-    La réaction de Sotelgui : va-t-elle profiter de cette situation pour récupérer la plupart des clients qui avaient délaissé leur puce Sotelgui taxée de réseau non fiable ? Avec le carburant hors taxes et le niveau de salaire un peu plus bas que chez ses concurrents, la société mère peut bien saisir la balle au bond et continuer avec ses anciens tarifs. Si en plus, elle réussit à améliorer la qualité de son réseau et à revoir sa stratégie commerciale (promotion, relations publiques), les résultats ne se feront pas attendre.

-    Les clients dont le revenu ne permet pas de changer la structure des postes de dépenses voudraient bien garder leurs dépenses téléphoniques mensuelles au même niveau. Les détenteurs de 2 puces ou plus (dont Sotelgui) vont-ils mettre les autres puces en réception et faire uniquement les appels avec Sotelgui ? C’est la tentation actuellement même si ce phénomène risque d’être passager car le réseau de Sotelgui sera surchargée et les désagréments vont commencer à ce niveau aussi.

4. Conclusion :

Bien que la pilule soit presque passée, il faudra certainement attendre la fin du mois de mai pour mesurer l’élasticité de la demande suite à cette augmentation de prix. Le téléphone étant inhérent à la vie d’aujourd’hui, les opérateurs trouveront des stratégies idoines pour garder ou reconquérir leur clientèle à moins que Sotelgui ne résiste techniquement et stratégiquement. On peut donc s’attendre à une intensification des promotions et des opérations de mécénat et de relations publiques. Alors, pourquoi ce texte me demandera-t-on ? Pourquoi les réactions épistolaires de l’association des consommateurs qui appelait ses sympathisants à 3 jours sans appel téléphonique (chose impossible pour la majorité des abonnés) ? Pourquoi les coups de gueule des auditeurs des radios privées, notamment ceux de l’émission la grogne de Soleil Fm ? L’unique rempart contre de telles situations sera la mise en place d’une association de consommateurs forte et dirigée par un homme de poigne à l’image de feu Ibrahima FOFANA. A l’allure où les partis politiques se créent, il n’est pas impossible à la Guinée de relever ce défi. A défaut, nous resterons la proie des opérateurs comme de toutes les autres multinationales qui le voudront car on ne peut pas pour le moment compter sur notre administration.

Que Dieu Guide la Guinée et les Guinéens vers le bonheur


Mamadou CISSE


www.guineeactu.com

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Vos commentaires
Mamadou CISSE, mardi 11 mai 2010
Merci Mr A. Diallo de cette réaction. J’ai juste signalé que la grève des banquiers pourrait faire tache d’huile chez les employés des sociétés de téléphonie. Personnellement, je trouve que les Agents des Banques doivent être bien payés, ce qui vous poussera à plus de rigueur et de professionnalisme (respect de l’ordre d’arrivée des clients, moins de manquants dans les sommes remises aux clients, diligence dans le traitement des requêtes des PME, …), chose qui est à l’avantage de la clientèle. J’ai seulement deux griefs contre votre grève : a. Vous annoncez vos grèves les week-ends et vous ne prévoyez aucun service minimum ; cela est un abus dans le droit de grève dont vous usez. Vous devez assurer un service minimum tout en continuant la grève (ouvrir par exemple 2 jours par semaine). b. Votre grève doit être justifiée non pas par la récente augmentation de salaire dans la fonction publique (après plus de 10 ans sans revalorisation) mais par des argumentaires solides qui prouvent que vous êtes sous-payés par rapport à votre rendement, à vos collègues de la banque centrale, … Je suis d’accord que l’augmentation de 50% des salaires dans la fonction publique a des conséquences macro, mais cela était nécessaire après tant d’années de galère. Mes félicitations à Mr Doumbouya pour sa contribution au débat.
A.O.T. Diallo, mardi 11 mai 2010
Merci Mr Doumbouya pour cette reponse que je trouve claire - en effet je suis d`accord qu`il vaut mieux confirmer scientifiquement (si possible) les assertions plutot que de les supposer a chaque fois. Bonne semaine a vous...
Sékou Falil Doumbouya, mardi 11 mai 2010
Merci Mr Diallo. Je suis, en partie, d’accord avec vous. Oui je pense qu’une nouvelle enquête n’est pas nécessaire pour établir s’il y aura ou non une aggravation des inégalités de bien-être suite à l’augmentation récente des tarifs téléphoniques. L’enquête nationale EIBEP (Enquête Intégrale sur le bien-être et l’Evaluation de la Pauvreté), bien que réalisée en 2006, renseigne en particulier les consommations en appels téléphoniques des ménages guinéens. Elle peut être utilisée pour évaluer/comparer les consommations des ménages guinéens en appels téléphoniques par classe de revenus (des plus pauvres aux plus riches). Est-il possible que les ménages à revenu plus élevé soient beaucoup plus « affectés » que les ménages à revenu plus faibles (en proportion de leurs revenus)? Il me semble qu’il s’agit plutôt d’une question empirique que théorique, et la réponse dépend fortement de la propension à utiliser les appels téléphoniques par les différentes classes de revenus. Bien que je crois que les « pauvres » seront plus affectés, il est important de souligner, à titre pédagogique, que le consensus est plus facile à renforcer sur la base de preuves que sur la base des croyances.
A.O.T. Diallo, mardi 11 mai 2010
Mr Doumbouya, je ne crois pas qu`une enquete soit necessaire pour "savoir si le poids de l`augmentation retombe davantage sur les consomateurs relativement riches ou relativement pauvres (en proportion de leurs revenus)".Pourriez-vous nous expliquer s.v.p. comment il serait possible que les riches en souffrent plus que les pauvres?
Sékou Falil Doumbouya, mardi 11 mai 2010
Ce texte soulève deux importantes questions. Une question positive : quelles sont les causes de l’augmentation récente des prix des services d’appels téléphoniques mobiles. Une question normative : cette augmentation est-elle juste ? Sur la première question, il est difficile d’être affirmatif sur un phénomène précis pouvant expliquer la hausse constatée en raison du manque d’informations publiées. Une interdépendance de phénomènes donne des pistes possibles d’explication. La baisse du taux de profit des sociétés de téléphonie est une piste mais on ne dispose pas d’informations publiées sur l’évolution de la profitabilité de ces sociétés. Le phénomène de contact « multimarché » ou « multimarket contact » des opérateurs pourrait ne pas favoriser la concurrence par les prix dans un marché ouvert. La recherche économique montre en fait de fortes possibilités de collusions entre les opérateurs se retrouvant sur plusieurs marchés/pays. Si un opérateur dominant déclenche une guerre de prix en Guinée, un de ses concurrents peut prendre sa revanche dans un autre pays/marché où il est dominant. Ils trouveront un avantage mutuel dans l’entente. Je crois que Areeba, Cellcom et Orange se retrouvent dans plusieurs pays. La capture de l’ARPT par les opérateurs, la faiblesse/absence de représentation d’une coalition de consommateurs dans l’ARPT, ou la capacité de l’ARPT a mené une enquête permettant d’établir l’existence de pratiques anticoncurrentielles sont aussi des pistes possibles. Peut-être qu’une de ses pistes importe plus que d’autres en terme de pouvoir explicatif, mais un travail de recherche serait utile pour mieux éclairer l’opinion et les autorités. Si l’augmentation est justifiée par des nécessités économiques (mais cela n’a pas été démontrée), il est important de se demander si cela aggrave ou non inégalités sociales. C’est la deuxième question soulevée. Il est clair que tous les consommateurs souffrent de l’augmentation, mais on ne dispose pas d’analyses publiées sur le fait de savoir si le poids de l’augmentation retombe davantage sur les consommateurs relativement riches ou relativement pauvres (en proportion de leurs revenus). Pourtant la Guinée dispose d’enquêtes nationales sur la consommation des ménages assez riches pour répondre à une telle question de façon objective. Je pense que le gouvernement devrait s’appuyer sur une analyse de ces questions pour orienter on action : accepter l’augmentation, sanctionner les opérateurs, prévoir des disciplines juridiques sur le contact multimarché, renforcer les capacités de l’ARPT, innover des mécanismes d’objectifs sociaux dans la téléphonie mobile…….Sans cette démarche, l’action publique sera conduite par des rapports de force ou d’idéologie et on ne capitalisera pas les bénéfices de la science économique.
Grand B, dimanche 9 mai 2010
Ce que les Guinéens doivent savoir c`est que les sociétés de téléphonie sont protégées par l`ARPT. C`est le service le plus corrompu en Guinée. Pour que la gestion du système téléphonique soit transparente il faut chasser Morlaye YOULA le Directeur de l`ARPT. Il faut renouveler tout le personnel du Service ARPT. Les travailleurs de ce service sont tous corrompus. Il faut les chasser tous. Et faire venir d`autres cadres plus intègres et plus compétents. A la prochaines. D`ailleurs il faut savoir dans quelles conditions les licenses de ces sociétés ont été signées. Une entreprise ou une société ne peut pas venir s`installer dans un pays sans formalités dans l`intéret des populations. Seul en Guinée ça se fait. Au tant il est normal de respecter les investisseurs qui viennent chez nous autant il est impérieux que ces sociétés se mettre en règle vis à vis de l`Etat guinéen et vis à vis des Citoyens que nous sommes. A la prochaine!
A. Diallo, dimanche 9 mai 2010
Mr Cisse, vous aviez tous ete prevenus par les bons economistes qui ecrivent sur ce site et d`autres sites "serieux" qu`une augmentation "fantaisite et mal preparee" des salaires de la fonction publique en un seul coup de 50% allait entrainer une hausse vertigineuse de l`inflation nationale dans tout systeme economique liberal. Alors n`accusez surtout pas les banquiers pour leur 12% de hausse salariale. C`est comme cela que fonctionne ce systeme et la seule maniere d`y faire face serait de passer a un systeme communiste qui subventionnera tous les services (on sait ou cela nous avait mene economiquement). Ne comptez donc sur la Sotelgui pour suivre la pas des autres (c`est justement une societe d`etat qui merite d`etre privatise pour ameliorer son service minable) ainsi malheureusement que toutes les autres societes de service et de maniere trop rapide pour les pauvres guineens moyens comme vous dites si bien.

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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