samedi 28 mars 2009
Aminata Sow Fall, écrivain : « Je ne crois pas à la mort du livre »
Aminata Sow Fall

Aminata Sow Fall ! Ce nom est aujourd’hui connu dans tous les pays francophones pour ne pas dire du monde. Figure emblématique de la littérature africaine d'expression française, Madame Aminata Sow, dans cette interview qu'elle nous a accordée, aborde les étapes qui ont jalonné non seulement son parcours comme Professeur de Lettres Françaises, mais également comme Ecrivaine et porte un regard sans complaisance sur la crise que traverse l’édition. Et au-delà l'hypocrisie sociale qui sert de fond aux réflexes « Emigrationnistes » qui ont été à l'origine de la mort de milliers de jeunes perdus par les embarcations de fortune.

 

Pouvez-vous nous parler de votre trajectoire comme une des personnalités africaines ayant marqué de manière considérable le paysage littéraire du monde francophone?
Je suis née à Saint -Louis du Sénégal. J'y ai suivi les études à l'école primaire et une partie de l'école secondaire jusqu'en classe de seconde. Et là, ma sœur Arame Fall s'étant mariée et devant venir s'installer à Dakar, ma mère m'a demandé de l'accompagner et de lui tenir compagnie. C'est comme cela que j'ai intégré le lycée Van Vollenhoven devenu aujourd'hui le lycée Lamine Guèye. Aprés le Baccalauréat, je suis partie en France pour continuer mes études. A mon retour de la France, j'ai enseigné la littérature au Centre d'études des sciences des techniques de l'information (Cesti). Je me suis mise à écrire par hasard. Après le premier livre, j'ai continué. C'était passionnant. Entre temps, j'ai dirigé deux services du ministère de la Culture: La Direction des Lettres et de la propriété intellectuelle et la Direction du Centre d'Etudes des Civilisations. Par la suite, j'ai demandé une disponibilité parce que j'étais absorbée par mon travail littéraire. Mais je m'étais dit à l'époque, c'était en 1987 que, en même temps que je menais mon travail d'écriture, je pouvais mettre en place un centre de promotion de la culture, de la littérature et de débats dans la mesure de mes moyens. C'est ainsi qu'est né le Centre Africain d'animation et d'échanges culturels (Caec). Je l'ai mis en place dans un contexte où les gens parlaient beaucoup de développement, de sous-développement. Et la seule solution qu'on entrevoyait, c'était le développement des moyens de subsistance à savoir comment se nourrir, comment concilier le budget économique et les besoins alimentaires. Or, j'ai toujours senti en moi-même que le développement matériel est bien - il faut avoir l'argent, il faut bien se nourrir, bien s'habiller, ce que j'aime bien d'ailleurs. Mais, il y a quelque chose de plus important qui est le soubassement de cela: C'est le développement intérieur, humain, le fait de pouvoir créer non seulement pas en littérature, mais aussi cultiver la terre. La culture et la création sont des lieux de partage et de communion. C'est ainsi que j'ai créé le Centre qui marche bien jusqu'ici. A l'heure où je vous parle, je peux vous dire que je ne le regrette pas. C'est passionnant. Dans la foulée, j'ai mis à Saint-Louis, un centre international d'études-recherches et de réactivation sur les Arts et la Culture. C'est depuis 1992. Et je pense que le projet sera bouclé dans quelques mois.

 

Vous ne regrettez donc rien ?

Non, aucun regret. Je rends grâce à Dieu tous les jours parce que dans tout cela, il n'y a pas une ambition d'enrichissement matériel. Il y a un idéal, un rêve dont je parlais depuis si longtemps. C'est le rêve de réalisation de soi même, celui de savoir que l'être humain a des ressources interminables pour sa promotion intégrale.

 

A vous entendre parler, on peut dire que vous êtes tombée par hasard dans l'écriture?

Depuis mon adolescence, j'ai toujours lu et Paris était un Paradis pour ceux qui voulaient faire cela. Et quand je suis rentrée au Sénégal, j'avais cette soif de marcher au coin de la rue, de voir la librairie, la bibliothèque, les livres etc. Cette atmosphère autour du livre et de la culture me manquait parce que j'habitais la Sicap où il n'y avait pas de librairie. C'est une des situations qui m'ont amenée sûrement à la lecture. Je m'ennuyais un peu. Il y avait une autre chose fondamentale. J'avais perçu un décalage entre le moment que je partais en France en octobre 1962 et celui pendant lequel je suis revenue entre 69-70.

 

C'était quoi ce décalage ?

C'est sur le rôle de l'argent dans la société. Quand je partais en France, je suis allée avec une philosophie bien ancrée qui part de notre proverbe qui dit: "on a beau être riche, ça ne peut pas nous empêcher de mourir." Mais l'argent peut sauver l'honneur. Cela faisait qu'il y avait une solidarité très saine qui existait dans la société et quand il y avait des cérémonies familiales, ceux qui étaient les plus riches contribuaient non pour s'exhiber et relever le niveau de leur code d'honorabilité comme c'est bien le cas présentement. Tout se faisait dans la discrétion. Ceux qui n'étaient pas riches donnaient leur participation sans être considérés comme des être humains inférieurs. On les respectait autant qu'on respectait celui qui donnait des millions. Mais à mon retour, j'ai vu que tout avait changé. J'étais très troublée. Et un jour, je me suis posé la question de savoir quels traitements pouvaient bien exister entre quelqu'un qui est honnête, qui est généreux mais qui n'a pas d'argent et un autre qui peut avoir tous les défauts du monde et qui peut donner de l'argent. A coup sûr, j'en étais arrivée au constat que le démuni pourvu des plus grandes qualités était injustement marginalisée. Et c'est comme ça qu'est venue l'idée du Revenant, mon premier roman. J'ai imaginé quelqu’un qui détourne l'argent public sur la pression de sa famille qui voulait montrer qu'elle est une grande famille. Et quand il a été emprisonné, tout le monde l'a laissé tomber. Il fera sa traversée du désert, devient alcoolique etc. J'ai donc écrit ce livre qui a bien marché. J'ai écrit un autre: « la Grève des battus » qui a aussi marché et c'est comme ça que je me suis installée dans la littérature.

 

Y a-t-il des auteurs qui vous ont inspirée ?

Inspirée ? Non. Sinon, le travail abattu par des critiques littéraires m'a fasciné. C'est peut-être dû à ma formation littéraire. Je pense qu'un écrivain doit toujours apporter la preuve de sa personnalité, de son talent personnel après avoir beaucoup lu. Mais, on ne lit pas pour être inspiré ni pour être influencé par un auteur. On peut bien se rencontrer sur des terrains d'inspiration, mais c'est la manière dont on traite le thème qui importe. Cela dit, j'ai connu d'abord les auteurs français et les auteurs étrangers qui ont été traduits en français. Je pourrai vous parler d'un auteur. On n'a rien de commun sur le plan personnel. C'est Baudelaire. J'adore son œuvre parce que c'est une sublimation de l'art. « Les fleurs du Mal » est une puissance de re-création de l'art qui peut élever le mal en beauté. C'est un auteur que j'ai toujours adoré. L'autre, c'est Tristan Iseut, une rencontre très bien heureuse.

C'est une œuvre traduite en français. Quand j'ai lu ce livre, j'en ai eu une fascination extraordinaire. J'ai retrouvé ce livre en France dans mon cursus universitaire en cours de grammaire à la Sorbonne. Sinon, j'ai lu énormément d'auteurs.

 

Vous êtes professeur de lettres modernes et écrivaine, en Afrique, on s'accorde sur une chose: Le faible niveau des élèves et étudiants en français. Quelle lecture en faites-vous ?

C'est parce qu'ils ne lisent pas assez. La lecture est indispensable. Elle fait partie des nourritures dont nous avons besoin. Et dans toutes les langues du monde, les personnes qui veulent avoir une formation complète, pas seulement sur le plan technique - doivent lire pour connaître le monde, l'homme au sens général. Le fait de ne pas connaître l'autre est à l'origine de beaucoup de préjugés. Donc il faut lire. Mais ce n'est pas de leur faute. Je vous ai dit que quand je suis rentrée de Paris, il y a très peu de bibliothèques à Dakar et en plus, l'accès était difficile. Je pense qu'aujourd'hui, il faut un appareil autour du livre. C'est d'abord savoir que le livre existe, que la critique littéraire marche, que l'édition fonctionne bien. La culture n'est pas une banalité. Elle fait partie de l'homme. Il y a tout cela qui demande à être restructuré pour que les bibliothèques soient alimentées. C'est pourquoi les gens ne lisent pas. Il y a aussi le sentiment qu'il faut réussir coûte que coûte en mettant de côté la littérature.

 

Vous faites partie de ceux qui ont mis en place une maison d'édition en Afrique. Comment se comporte l'édition au Sénégal ?

L'édition traverse une phase assez difficile. Ce n'est pas seulement au Afrique, c'est presque mondial. Quand j'ai créé ma maison d'édition, c'était dans le cadre du Caec. Ce n'est pas une maison d'édition conventionnelle parce que je n'avais pas le financement nécessaire. Dieu merci, cela marche en même temps que la librairie et la salle d'animation. On a publié une quinzaine de livres. Pour reprendre votre question, l'édition ne se porte pas très bien.

 

Aujourd'hui, avec le développement des technologies de l'information et de la communication, d'aucuns prédisent la fin imminente du livre. Qu'en pensez-vous ?

Je ne le pense pas. Le livre c'est particulier parce qu'il vient du plus profond de l'être humain, de ses émotions, de sa pensée de son savoir. C'est très profond. Evidemment, la télévision est de l'œuvre humaine. Mais vous regardez un film, vous avez une séquence très forte, ça vous émeut au plus profond de vous. Vous passez, cette séquence reste dans votre conscience mais vous n'avez pas les moyens d'y retourner parce que ça passe. Avec le livre, c'est possible de revenir à chaque fois que le besoin se fait sentir. On peut aller en même temps que le héros, vous êtes partie prenante de l'histoire. Ce sont des moyens tout à fait différents qui assurent chacun un rôle qui lui est spécifique. Au milieu des années 90, j'ai assisté à une conférence internationale intitulée: " Est ce que le livre va mourir de l'effort des autres médias?" Mais à cette conférence, il a été fourni des statistiques fiables et on n'avait jamais vendu autant de papiers, les éditeurs n'avaient jamais utilisé autant de papiers pour le livre. Je ne crois pas à la mort du livre. Chaque média peut nous apporter quelque chose.

 

Depuis l'année dernière, on parle de l'émigration clandestine et de ses effets pervers. Sur ce registre précis, quel est le message que vous adressez à la jeunesse ?

Je suis bien à l'aise pour en parler. J'ai publié en 1998, un livre qui s'intitule: "Douceur du bercail". Ce que je voulais dire là c'est qu’on peut être heureux chez soi. Le néant n'existe pas parce qu'au départ, tous les peuples étaient au même stade: la terre, l'eau et sa volonté de survivre. Pour survivre, il faut travailler; il faut transformer, détruire, et reconstruire. Les autres ne sont pas plus intelligents que nous. C'est vrai que nous avons traversé des épreuves à travers notre histoire comme l'esclavage, la colonisation, mais cela ne doit pas nous décourager et nous faire croire que nous ne pouvons rien faire. Il faut toujours essayer de faire quelque chose et après ça, on peut aller à la rencontre avec les autres. Mais ce qui me gène est qu'on nous ferme des portes et que nous persistions à nous s'y rendre à tout prix. Je n'ai rien contre le fait que quand on veut y aller en préservant sa dignité, qu'on puisse tout de même s'y rendre. Je pense qu'il faut ancrer dans nos esprits, le fait que nous avons le devoir d'essayer de créer la richesse pour ne pas être perçus comme des gens qui arrachent le pain à la bouche des autres. Il est possible de réaliser de grandes choses chez nous. Pour ancrer cette idée dans l'esprit des jeunes, nous devons être très attentifs. Par exemple, en évitant de suggérer de façon consciente ou non que la réussite n'est possible qu'à l'étranger.

 

A quand votre prochain livre et sur quel thème portera-t-il ?

Je n'ai pas encore trouvé de titre mais je pense qu'il va porter sur le mensonge. Ce n'est pas forcément aller raconter à l'autre des choses qui ne sont pas vraies. Il y a un peu de ça. C'est vouloir paraître comme on n'est pas, vouloir l'artificiel. Par exemple, je pense à certaines écoles bien implantées en Afrique dont la publicité indique: "Venez étudier aux USA, au Canada, en France..." L'ouverture et les échanges se fructifieront avec des partenaires prestigieux. Ce dont tout le monde reconnaît la pertinence, autorise-t-il ce raccourci ?

 

 

Propos recueillis par Talibouya Aidara

 

Source : Matalana

 

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Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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