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La semaine dernière, notre reporter a rencontré Amadou Oury Bah, le Secrétaire général de l’Union des Forces Démocratiques de Guinée (UFDG) pour parler de la crise politique que l’on constate actuellement au sommet de l’Etat entre le Président Lansana Conté et son Premier Ministre Lansana Kouyaté. Interview… Le Démocrate : Les rapports entre le Président Lansana Conté et son Premier ministre Lansana Kouyaté ne semblent toujours pas au beau fixe. Ce qui donne lieu à un blocage de tout le pays. Quelles sont vos impressions face à cette crise au sommet ? Amadou Oury Bah : Je crois que cette crise est révélatrice de l’insuffisance des textes qui ont été adoptés en fin janvier 2007 pour résorber la crise ouverte qui s’était déclenchée sur l’ensemble du territoire national. Les textes n’avaient pas prévu, de manière précise, la nature du poste du PM, chef du gouvernement. Donc, le régime présidentiel qui donne pratiquement l’essentiel des attributs de l’exécution au Président de la République n’était pas suffisamment amendé pour qu’un PM, chef du gouvernement puisse avoir les moyens de gérer les affaires du pays, sans ingérence du chef de l’Etat. C’était une insuffisance qui a été très tôt signalée. Mais les principaux protagonistes n’ont pas voulu écouter pour essayer d’institutionnaliser le poste, de procéder à la consécration, par une loi, du poste de Premier ministre. Ce qui est donc normal qu’au point de vue institutionnel qu’il y ait des conflits. Ensuite, il y a lieu de préciser que c’est la mauvaise gestion de Lansana Kouyaté qui est surtout à la base de cette crise. C'est-à-dire la non application, de manière diligente et effective, de la feuille de route a permis aujourd’hui de créer les conflits que nous connaissons actuellement. Il y a eu beaucoup de tergiversations et d’errements dans l’application de la feuille de route. En effet, il y a eu une aventure personnelle du PM qui s’est cru investi en tant que Lansana Kouyaté d’une mission spécifique, alors qu’il était investi pour gérer une situation dans un contexte où il fallait ramener relativement la stabilité dans le pays. Aussi de conduire le pays vers des élections libres et crédibles. Mais, il a complètement confondu les choses. Ce qui a abouti au réveil du Président de la République et au renforcement de ses prérogatives. Et tout cela est la faute à Lansana Kouyaté. A votre avis, y a- t- il une alternative pour sortir de cette crise ? Bien sûr qu’il y a une alternative. Je pense que la crise au sommet de l’Etat due aux handicaps du protocole d’accord du 27 janvier nécessite un réajustement du Procès verbal. Il faut qu’il y ait un réajustement au point de vue institutionnel pour que le poste du PM, chef du gouvernement soit consacré par une loi spécifique ou par un amendement constitutionnel. Cela pour donner les moyens au PM de gouverner efficacement. Par ailleurs, il faudra restructurer le gouvernement actuel et lui assurer une large ouverture pour que l’ensemble des sensibilités politiques et sociales soit représenté dans un contexte de gestion d’une période à déterminer. Ce, pour éviter la répétition de crise dans le pays. Je pense aussi que la période qui est dévolue à ce gouvernement qui pourrait être un gouvernement de salut public se serait la gestion du pays jusqu’aux prochaines élections présidentielles pour éviter que le pays aille de crise en crise avec les risques imprévisibles que cela pourrait occasionner. Les partis politiques, notamment ceux de l’opposition, s’invitent de plus en plus dans les débats. Quelles sont les ambitions qui vous animent à ce propos ? Je crois que contrairement à ce que pensent certains, les partis politiques se sont toujours investis dans ce sens. Dans les évènements de l’an dernier, les partis politiques étaient fortement impliqués. Mais malheureusement, la gestion de Kouyaté a voulu marginaliser et ignorer complètement les partis politiques. Nous avions cependant attiré son attention sur le fait que s’il n’a pas une base sociale et politique suffisamment large, lorsque sa popularité va décroître, il risquait de se retrouver face à face avec le Président de la République. Et ça n’a pas manqué ! Les faits étant têtus, on s’est rendu compte aujourd’hui que les partis politiques constituent des éléments indispensables à l’évolution démocratique de ce pays. Ce qui est d’ailleurs aussi normal qu’on ne pense. Car nous ne pouvons pas rester les bras croisés au risque de voir le pays s’enflammer. Nous aussi nous voulons que ce pays puisse résoudre les problèmes qui se posent actuellement. Ce que je crois être tout à fait être possible. Il y aurait même des schémas qui prévoiraient la nomination d’un PM issu de l’opposition. N’est-ce pas ? Non. Je crois que ce qui est plus important, c’est de donner les moyens institutionnels au PM afin de gérer la période intérimaire dont les spécificités seront bien cadrées consensuellement par tous les acteurs sociopolitiques du pays. D’ailleurs, ce qui est plus nécessaire aujourd’hui pour la Guinée, c’est de trouver un nouveau PM qui pourrait être plus consensuel et plus rassembleur. Un PM qui pourrait prendre les problèmes du pays dans la phase actuelle et permettre au peuple d’engager les bénéfices de certaines qui ont été menées. Et surtout de corriger les errements qui ont été commis par la gestion Kouyaté. M. Bah, ne pensez-vous pas que le limogeage de ce gouvernement nous ramènerait à la case départ ? S’il y a nouveau gouvernement qui prendrait en compte l’ensemble des forces sociales et politiques du pays, je pense que ce ne serait pas un retour en arrière. Plutôt ça serait ce qu’aurait dû faire en février ou en mars 2007, Lansana Kouyaté. Il ne l’a pas fait. Si on le fait maintenant dans le bon sens ça serait tant mieux pour la République. Je pense surtout que, il ne faudrait pas laisser croire qu’il faudra laisser tout le processus au Président de la République. Loin s’en faut. Il faut que l’ensemble des acteurs sociaux, notamment les partis politiques, les syndicats, la société civile les institutions républicaines et les confessions religieuses se retrouvent pour réfléchir et prendre les actes pour mettre fondamentalement une nouvelle structure gouvernementale en relation, bien entendu avec le président de la République. Ce, pour sortir notre pays de ses incertitudes actuelles. Ceci serait même un bon qualitatif pour l’intérêt du pays. Etes-vous en train de dire que pour que la Guinée sorte de sa crise, il faut nécessairement la démission ou le limogeage de Lansana Kouyaté ? Tout à fait. Il est d’ailleurs beaucoup intéressant que le gouvernement démissionne de lui-même. Je crois que c’est plus politique, et ce serait le mieux. Car la vérité est que les espoirs des Guinéens ont été profondément déçus. Je crois qu’il devrait comprendre ça et rendre honorablement le tablier pour l’intérêt du peuple guinéen. Car vu son efficacité, les Guinéens ont besoin d’un nouveau PM qui prendra en compte dans son gouvernement les forces sociales et politiques pour mener à bon escient les affaires de l’Etat. Quelle procédure faudra-t-il dans ce cas adopter pour le choix d’un nouveau PM ? Je pense qu’il faudra à cet effet associer toutes les forces vives (partis politiques, syndicats, société civile, confessions religieuses) de la nation et les bonnes volontés et en concertation avec le Président de la République pour la désignation d’un nouveau PM, chef du gouvernement qui pourrait recueillir le consensus du peuple. En supposant que ce schéma se présente, pensez-vous que vous ferez- cas de figure. Surtout lorsqu’on sait que le Président n’a jamais accepté le dialogue avec l’opposition ? Le chef de l’Etat est un militaire, et la nation est en danger. Ce danger est lié à la crise au sommet de l’Etat entre l’institution présidentielle et la primature. Le pays a besoin de dépasser cette crise et d’aller de l’avant. D’autant plus que le président qui est un militaire, il doit mettre l’intérêt supérieur de la nation au dessus de ses intérêts personnels. Pour cela, je pense que le président ne s’offusquera pas d’impliquer tout le monde pour le bonheur du pays. A envisager que le futur PM vienne de la mouvance présidentielle, quelle sera votre réaction ? Je crois que ce qui est fondamental c’est qu’il faut que la personne qui pourrait être choisie soit représentative et crédible. Que sa personne inspire confiance à la nation et à l’extérieur. La désignation de cette personne devra aussi conférer un nouvel élan à la nation guinéenne. Ne pensez-vous pas que cela puisse avoir un impact négatif sur la CENI qui est chargée d’organiser les élections ? Non. Je pense plutôt que c’est complémentaire. Puisque le pays a besoin d’avoir un gouvernement le plus neutre possible, c’est-à-dire qui ne soit pas partisan au sens politique du terme entre les différentes sensibilités politiques. Donc, la mise en place d’un nouveau gouvernement rassurerait davantage la CENI. En ce sens qu’elle aura toutes les prérogatives nécessaires pour gérer des élections libres et transparentes sans parti pris. Car la CENI a besoin d’un partenaire gouvernemental efficace, neutre et démocrate. Il n’est pas question d’avoir un gouvernement qui va interférer dans le processus électoral. Voulez-vous dire que le gouvernement de Lansana Kouyaté est partisan ? Oui. Le gouvernement de Kouyaté est bel et bien partisan. Notamment son ministre de l’intérieur et de la sécurité qui n’a pas été à la hauteur. C’est la gestion de ce ministère qui a causé le plus de problème. La nomination des gouverneurs et préfets en est déjà une preuve. Ensuite, l’accusation gratuite que le président de l’UDFG, Cellou Dalein Diallo et le général Baïlo Diallo seraient en train de préparer un coup d’Etat. On ne peut faire confiance à un tel ministre pour instaurer la sécurité dans le pays. Celui qui accuse les jeunes de Bambéto, Causa, Hamdallaye d’être des loubards et qu’il faut raser. Alors que ce sont ces jeunes qui se sont levés pour qu’il soit lui aujourd’hui, ministre de l’intérieur et de la sécurité. Et plus grave, ce ministre en réunion avec l’ensemble des partis politiques déclare que la loi ne l’oblige pas à nous rencontrer, je pense que lui, il ne méritait pas être à ce poste. Cette déclaration ne rassemble nullement et c’est une hérésie. A présent revenons sur l’UFDG. Est-il vrai que votre parti s’est fixé pour objectif d’affaiblir voire casser les autres partis de la Moyenne-Guinée, afin de les contraindre à se rallier à vous. Quel commentaire faites-vous de ces allégations ? Non, Non ! Je ne suis pas d’accord. Je pense seulement qu’il y a une compétition politique, importante. Aussi ce que les gens n’arrivent pas à comprendre, c’est qu’il y a le réveil du politique en Guinée depuis un an. Les jeunes qui s’étaient démarqués des partis politiques pendant une bonne décennie ont jugé nécessaire de se réimpliquer. Ce qui est d’ailleurs fondamental pour l’avenir, et qui demande une redistribution des cartes politiques. La jeunesse d’aujourd’hui a compris, et elle ne fonctionne plus sur la base ethnique. Et si vous, vous parlez seulement de la Moyenne Guinée, moi, je vous dis que c’est l’ensemble du territoire national de la Guinée. Propos recueillis par Samory Keïta pour Le Démocrate et guineeactu.com
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