 |
Ancien fonctionnaire de la Banque Mondiale, Alpha Ibrahima Sila Bah a quarante ans de carrière derrière lui. Aujourd’hui président du PGRP (Parti Guinéen pour la Renaissance et le Progrès), ce vieux routier du développement estime que la Guinée doit saisir les élections du 27 juin pour marquer une rupture définitive avec les travers du passé. Avec à la clé un réquisitoire sévère contre la mal gouvernance. Lisez.
L’indépendant : Pouvez-vous nous retracer à grands traits votre carrière ?
Alpha Ibrahima Sila : Je m’appelle Alpha Ibrahima Sila Bah. J’ai commencé mon cursus scolaire à Dalaba qui est ma ville d’origine. Ensuite, j’ai fréquenté le Collège Technique de Conakry, le Lycée Maurice Delafosse de Dakar, l’Ecole Spéciale des Travaux Publics de Paris. De là, je suis allé faire une Licence et une Maitrise en Génie civil aux Etats Unis d’Amérique. C’est dans le Gouvernement Fédéral Américain à Washington que j’ai commencé ma carrière professionnelle d’ingénieur chargé notamment de la conception et de l’entretien des infrastructures routières et ouvrages d’art de la capitale fédérale. En 1973, j’ai été recruté par la Banque Mondiale où j’ai passé 24 ans, c’est-à-dire, le meilleur de ma carrière professionnelle comme expert, Responsable des opérations de la Banque dans plusieurs Pays d’Afrique. J’ai assumé des responsabilités diverses, en qualité soit de Conseiller en politique des transports, Ingénieur chargé des infrastructures, Chargé de Développement Agricole, ou Chargé de l’ensemble du portefeuille de la Banque dans plusieurs pays dont la Côte d’Ivoire, le Togo, le Bénin, le Niger, la Centrafrique, la Sierra Leone, le Congo, le Cameroun. J’ai eu en particulier, l’occasion de travailler au sein de la mission Régionale de la Banque Mondiale à Abidjan pendant six ans, où nous couvrions l’ensemble des opérations agricoles et de développement rural dans la sous-région Afrique de l’Ouest. Plus tard, j’ai été détaché au Benin à la demande du Président Nicéphore Soglo pour y impulser le développement des infrastructures de base. C’est à cette occasion que nous avons lancé de grandes opérations de pavage des rues et assainissement de Cotonou et de Parakou, avec une agence appelée AGETUR, qui a créé beaucoup d’emplois. Autour du président Soglo, nous étions une vingtaine de Conseillers parmi lesquels il y avait l’actuel président du Bénin Dr Yayi Boni. Après ce séjour béninois, je suis retourné au siège pour deux ans au terme desquels j’ai décidé de prendre ma retraite pour venir apporter mon expérience au service du développement socio-économique de mon pays.
A quoi avez-vous consacré votre temps depuis votre retour en Guinée ?
Ainsi, j’ai été Conseiller du Premier ministre Sidya Touré. Mais très rapidement, j’ai plus ou moins décidé qu’il fallait que je sois un peu plus libre dans mes actions. C’est sur ces entrefaites que la Banque Mondiale m’a demandé d’aider à concevoir et coordonner la préparation du PACV (Programme d’Appui aux Collectivités Villageoises), qui marquait un tournant décisif par rapport aux actions antérieures de cette institution dans les infrastructures. L’idée force de ce programme était de promouvoir la bonne gouvernance locale par la mise en œuvre de petites infrastructures gérées à la base par les populations pour les amener progressivement à se prendre en charge. A cet égard, nous avons reçu l’expression officielle de satisfecit de la Banque Mondiale pour le PACV qui a été reconnu par cette institution comme modèle d’appui à la décentralisation, non seulement pour la Guinée, mais qu’elle allait diffuser et appliquer dans le monde entier. Après le PACV, la Banque Mondiale m’a retenu comme Consultant pour la réhabilitation du secteur de l’eau et de l’énergie en Sierra Leone entre 2000 et 2003, et en 2004, la Banque Islamique de Développement (BID) m’a commis comme son Représentant Sous-Régional chargé de la gestion de son portefeuille de projets en Guinée et en Sierra Leone. Cette institution qui reste toujours à l’écoute de la Guinée en ces moments difficiles, a notamment financé les groupes électrogènes de Tombo 3 et 5 à la demande du gouvernement guinéen, ainsi que le barrage de Garafiri. Sur notre proposition, cette institution bancaire a également financé la réhabilitation du réseau électrique de Matoto pour qu’il puisse supporter la production énergétique, additionnelle. Par ailleurs, la Banque Islamique de Développement est devenue le premier pourvoyeur de fonds pour l’agriculture en Guinée (près de $ 80 millions), à travers la mise en place de plusieurs PDRI (projets de développement rural et intégré). C’est par exemple le cas des PDRI Fouta Djallon, Mali Yembéring, Haute Guinée Ouest, Beyla-Kérouane, Kakossa, Dubréka et Télémélé. Ces projets s’articulent non seulement autour des aménagements hydro-agricoles de bas fonds, mais ils sont aussi liés à la santé des populations par la construction de centres et postes de santé, C’est dans ce cadre aussi qu’il y a eu la réhabilitation de l’Hôpital de Donka, la construction de l’Ecole des sages femmes de Kindia. Dans le domaine de l’éducation, il y a eu quatre opérations avec la construction et l’équipement de plus d’un millier de salles de classe.
Dans le domaine des infrastructures routières, il y a la construction de la route Kankan - Kouremale, Labe - Madina Gounass, et en prévision, Labe - Kédougou, et Labe - Tougue - Dinguiraye - Siguiri, pour désenclaver toute cette région nord de la Guinée. Il faut ajouter une action de micro finance qui a été logée dans trois institutions locales sous l’égide de la Banque Centrale. Il s’agit du PRIDE-Guinée, du Crédit Rural et du 3AE Entreprise. Au niveau bancaire, nous appuyons également la Banque Islamique de Guinée (BIG) pour la promotion des PME. Cette banque a fait l’objet de plusieurs recapitalisations et elle doit prochainement recueillir une ligne de crédit qui va lui permettre d’appuyer davantage les Petites et moyennes entreprises.
Promettre le développement aux Guinéens est un effet de mode pour les politiciens de ce pays. Si vous étiez élu président de la République, comment comptez-vous matérialiser ce développement ?
Il est vrai que tous les leaders politiques vont vous parler de développement, mais ce que je pense apporter à la Guinée, c’est quarante (40) années d’expérience dans le domaine du développement. J’ai observé et pratiqué le développement dans plusieurs pays. En Guinée, pendant 12 ans, j’ai pratiqué les populations à la base dont je connais les besoins. Je suis particulièrement à l’aise dans la formulation des programmes qui sont utiles à la base. J’ai vu comment le manque de bonne gouvernance peut saper la portée des projets. Je pense que je pourrai faire la différence dans ce domaine. Je ferai en sorte que les populations à la base aient les moyens financiers et techniques d’exécuter des projets qui sont les leur.
Apparemment, vous avez beaucoup foi en la décentralisation…
La décentralisation est cruciale pour le développement de nos pays. D’abord, elle rapproche le focus décisionnel de la base, qui peut se prendre en charge. Ainsi, à travers des programmes annuels de développement qui sont conçus par les paysans et validés par les CRD (Communautés Rurales de Développement), on fera en sorte que chaque communauté ait un budget de développement. Il y aura un mécanisme de transfert des ressources du sommet vers la base pour que la base puisse exécuter son propre programme. Ce mécanisme sera similaire à celui du PACV qui fonctionne partiellement avec un fonds d’investissement local géré par les communautés rurales elles-mêmes. Je m’emploierai à ce que les ressources de l’Etat puissent être transférées d’une manière régulière et légale vers les communautés de base. Notre politique sera une politique de responsabilisation au niveau des régions où nous mettrons en place des Conseils régionaux qui répondent à leur base. Ainsi, les Conseils régionaux vont contrôler ce qui se passe au niveau des CRD. Bref, c’est sur le tissu des ONG et autres intervenants à la base que nous allons nous appuyer pour réaliser le développement de la Guinée.
Votre vision de la décentralisation recoupe certains réaménagements qui sont prévues par la Constitution élaborée par le CNT. Alors, souhaiteriez-vous que cette Constitution soit adoptée par référendum ou par ordonnance ?
C’est une question très importante. A mon sens, nous sommes à la croisée des chemins et il ne faut absolument pas que nous rations ce virage. Nous avons besoin d’un changement radical dans la manière d’opérer dans ce pays. Est-ce qu’il faut se précipiter et aller aux élections en juin 2010? Ou alors faut-il prendre le temps de soumettre la Constitution à un référendum et corriger les diverses imperfections du mécanisme électoral? La réponse pourrait être très ambivalente. D’un côté, nous pensons qu’il y a des risques importants que le pays court si on devait avoir une transition longue. Les gens risquent de s’enraciner. Et autour du pouvoir, les forces occultes qui ont mené le pays à la ruine sont toujours actives. Elles ne veulent pas qu’il y ait un changement. Plus on attend plus ces forces-là s’enracineront davantage. Cela mériterait donc que l’on aille immédiatement vers les élections. De l’autre côté, une Constitution doit refléter la volonté populaire. Les populations doivent approuver les textes qui vont gérer le futur du pays pour les années à venir. A mon sens, il y a d’autres menaces dont des risques de division dans le pays. Si nous prenons toutes ces préoccupations en ligne de compte, je crois que le moindre mal serait d’aller vers des élections rapides. Il est vrai qu’il y a un apurement qu’il aurait fallu faire dans la gestion du processus électoral, mais je réalise qu’il y a d’autres dangers qui imposent que l’on aille de l’avant.
Certains observateurs seraient curieux de vous entendre plaider pour les élections du 27 juin, alors que votre formation politique est de création récente. Cela sous entend-il que M. Bah est réellement prêt pour la bataille électorale?
Je crois que les problèmes du pays ont priorité par rapport aux problèmes de parti ou personnels. Nous mettons en place un parti qui à notre humble avis pourra apporter la différence. Malgré notre entrée tardive en politique, nous pensons que notre parti n’est pas aussi mal implanté qu’on le pense car nous sommes connus sur la scène, et nous nous appuyons sur un tissu d’acteurs à la base qui sont impliqués dans le développement socio-économique du pays depuis années. Nous avons pratiqué tout le pays et nous savons que si nous lançons une action, nous aurons une réponse très rapidement. Notre politique est celle du paysan qui veut améliorer ses conditions de vie. Bref, nous ne sommes pas de simples observateurs qui venons leur dire au dernier moment de voter pour nous. Ils savent que nous sommes impliqués depuis des années dans ce processus. Le moment venu le peuple pourra choisir soit de souffrir de la gabegie et de la prédation de l’Etat, soit d’avoir des hommes nouveaux qui ont l’intention de servir plutôt que de se servir, le souci de sortir le pays de la pauvreté, par leur expérience, la rigueur dans la gestion de la chose publique, la confiance qu’ils inspirent et les appuis dont ils peuvent bénéficier.
Vous avez quarante ans de carrière derrière vous et vous parlez d’hommes nouveaux. Alors, à votre avis, ceux qui parlent de rupture générationnelle dans la politique ont-ils tort de miser uniquement sur la jeunesse ?
L’essentiel est que le pays se développe. Peu importe qu’il se développe sous l’égide d’une personne âgée ou d’un jeune. C’est le résultat qui importe. Celui-là qui peut apporter ce résultat, il faut le mettre à la tête du pays. Je suis particulièrement soucieux de voir la jeunesse prendre le pouvoir dans ce pays. Mais, la jeunesse a besoin aussi de l’apport des ressources intellectuelles et morales que les aînés peuvent lui apporter. C’est un travail qui n’est pas exclusif. Il n’y a pas de conflit de générations. Nous avons tous l’objectif commun de créer une Guinée nouvelle et prospère.
En cas de nécessité d’une alliance, lequel des partis politiques pourriez-vous rallier?
D’emblée, je dirais que nous n’allons pas nous allier avec ceux qui ont été des prédateurs reconnus de l’économie de ce pays, ceux qui ont contribué à la déchéance de la Guinée. Cela exclut déjà un certain nombre d’alliances. Mais, tous ceux qui veulent une Guinée extirpée d’ethnocentrisme, de régionalisme et de tous les « ismes » que vous connaissez sont de potentiels alliés. Notre parti milite pour une Guinée débarrassée de la corruption, des détournements de deniers publics et de la drogue. Nous tendons la main à tous ceux qui mettent en avant les jeunes et les femmes en particulier, qui sont les abeilles ouvrières de notre économie.
A vous entendre parler, vous donnez l’impression de ne rien attendre de ceux qui ont déjà montré leurs limites dans la gestion de ce pays…
Je ne pense pas qu’il puisse y avoir rédemption pour ces prédateurs. Il y a des habitudes qui sont acquises et dont on peut difficilement se départir. Il y a des intérêts qui tournent autour de ces personnes. D’ailleurs, vous n’avez qu’à voir les sommes faramineuses que ces personnes jettent dans les rues de Conakry et les campagnes. Nous, nous n’avons ce type de moyens, et surtout nous pensons que les idées valent mieux que ces tonnes de billets, et de surcroît d’argent mal acquis.
Un message clé à l’endroit du peuple de Guinée?
Je dirai au peuple de Guinée de rester confiant et vigilant. Nous devons savoir que nous avons intérêt à ne pas manquer ce virage important de notre histoire. Il ne faut pas rater la chance que nous avons aujourd’hui d’amorcer et impulser un changement positif en Guinée. Il faut qu’on se mobilise parce qu’il y a des dangers qui pointent de toutes parts, y compris des velléités de se perpétuer au pouvoir. Les mafias qui se sont formées au fil des années veulent également se perpétuer. Il y a des ambitieux qui pensent venir mettre sous coupe ce pays et continuer la gabegie que nous avons vécue toutes ces dernières années. Il faut que le pays soit très vigilant dans le choix qu’il va faire. C’est le fin mot que je lance aux Guinéens. Si nous ratons ce virage, ce sera grave pour ce pays. J’ai une confiance absolue dans les capacités de la Guinée.
Ce pays pourra être un rapidement un pays émergent, à l’instar des pays asiatiques. La Guinée dispose à la fois des ressources physiques et intellectuelles qu’il faut pour réussir cela. Il faut que nous nous organisions pour cela. Donc, je demande le soutien de la population pour la cause pour laquelle nous militons.
Interview réalisée par Talibé Barry L’Indépendant, partenaire de www.guineeactu.com
|
 |