 |
Le leader du Rassemblement du peuple de Guinée (RPG), Alpha Condé qui fut un farouche opposant au régime de Conté, a bien voulu nous accorder un entretien, pour donner sa vision sur les événements relatifs à la prise du pouvoir par le CNDD.
L’indépendant : Actualité oblige, le Conseil National pour la Démocratie et le Développement vient de nommer un nouveau Premier ministre civil, en la personne de Kabiné Komara. A présent quelle est votre réaction suite à cette désignation d’un Premier ministre civil, chef de gouvernement ?
Professeur Alpha Condé : Savez-vous que nous au RPG on a demandé deux choses. D’abord nous avons demandé de lutter contre les crimes politiques. Ce qui veut dire qu’il faut mettre en place une commission internationale d’enquête pour que tous les gens qui ont tué les populations impunément soient jugés et qu’ils soient envoyés devant la CPI. Pour que plus personne ne se permette plus de tirer sur les guinéens impunément. Deuxièmement nous avons demandé qu’on puisse poursuivre les crimes économiques. Pour cela nous avons réclamé l’audit. Or pour faire l’audit il faudrait que les gens qui ont géré ne soient pas membres du gouvernement. Donc nous avons dit que nous ne souhaitions pas que des personnes qui ont géré des gouvernements avec Conté depuis 2000 soient membres du nouveau gouvernement qui va être formé. Car on ne saurait être à la fois auditeur et audité. Dans la mesure où Komara n’a pas été ministre et d’ailleurs vous savez que lorsque les syndicats ont fait grève leur mot d’ordre était : « on ne veut plus d’ancien ministre dans le gouvernement ». Et Komara faisait partie des 4 personnes qui avaient été présentées. A partir du moment où il remplit ces critères, nous on est satisfait. Parce que nous disons que pour faire l’audit il faut quelqu’un qui n’a pas été associé aux affaires. Donc on est d’accord sur ces deux points. Maintenant le reste… Bon, c’est un cadre compétent qui est intelligent. Il a travaillé ici, connaît l’administration et les réalités des problèmes guinéens. Il a été dans les mines, les banques. Il est de ceux qui ont défendu le projet ‘’Fomi’’ contre d’autres qui ont besoin aujourd’hui... Ces qualités existent. Maintenant nous voulons la pratique de la bonne gouvernance qui est une véritable lutte contre la malgouvernance…et que le recensement soit repris de façon correcte; le fichier électoral soit établi, les élections se tiennent d’ici la fin d’année 2009. C’est en ce moment seulement que nous allons le juger.
C’est à la veille du décès du président Conté que vous avez rejoint le bercail. Peut-on parler d’une simple coïncidence ?
Moi je devais rentrer le 7 décembre. Mes militants on dit non, le 8 c’est la fête. J’ai ensuite proposé le 14, ils m’ont dit : ‘’à cette date beaucoup d’entre nous vont à l’intérieur et les routes sont mauvaises. On ne serait pas de retour.’’ Sinon je serais venu le 7 ensuite le 14. Mais comme moi je suis un démocrate, j’obéis à mes militants. Ils ont dit : ‘’non.’’ Nous voulons te réserver un accueil chaleureux. Donc nous souhaitions que ça soit le 21. C’est pourquoi j’ai retardé mon arrivée finalement à cette date. Je ne suis pas le bon Dieu, je ne connais pas la date de la mort des gens y compris la mienne. Je ne pouvais pas donc savoir que le président mourrait le 22 décembre. Voilà.
Vous avez toujours souhaité le changement radical. Pourrait-on dire que vous êtes enfin satisfaits ?
On ne peut pas dire que je suis totalement satisfait. J’ai dit qu’il faut mettre fin au système Conté. Et on a mis fin à ce règne du président Conté par la volonté de Dieu. Il faut maintenant mettre un terme au système. Mettre fin au système c’était d’empêcher que des gens qui ont gouverné avec lui reviennent. Il y a des espoirs pour le changement. Mais le changement véritable ne viendra que le jour où le peuple de Guinée choisira librement par la voie des urnes ses dirigeants de façon libre et démocratique. Parce que le changement véritable se traduit par cette volonté. Les dirigeants doivent sortir des urnes. Aujourd’hui, le président du CNDD et président de la République a, lors de sa rencontre avec les partis, les syndicats, la société civile et les coordinations religieuses, présenté des points qui nous préoccupent et qui sont la préoccupation de tous les patriotes guinéens. S’ils vont dans ce sens là, c’est certain que le changement puisse être possible. En tout cas nous, nous allons faire tous nos efforts pour qu’ils aillent dans ce sens. Pour que le changement soit réellement réalisé en Guinée pour le plus grand bonheur de ses populations.
Vous avez demandé que les militaires patriotes se joignent aux populations pour exiger la mise en place d’un gouvernement national de transition. Peut-on dire que votre appel a été enfin entendu ?
Je ne sais pas si mon appel a été entendu ou pas. Ce que je sais, c’est que moi j’ai toujours dit que dans l’armée il y a des patriotes qui souffrent autant que nous de la situation. Et que ces patriotes doivent se donner la main avec les patriotes civils. Bon ! Aujourd’hui cela semble être le cas, ce que nous souhaitons. Nous voulons que le CNDD soit un organe de Contrôle. C'est-à-dire le gouvernement a une feuille de route, le CNDD doit être le garant pour que cette ligne soit suivie. Il faut un gouvernement civil. Que l’Armée occupe les postes de ministre de la Défense ou ministre de l’Intérieur, c’est normal. Cependant nous pensons que les autres postes doivent être occupés par des civils. Le CNDD doit être là pour garantir que le processus ira jusqu’au bout et dans la voie tracée. Que le gouvernement n’ira pas à droite ou à gauche comme ça été le cas pour d’autre gouvernement. Ils doivent être ceux qui assurent le contrôle et le succès du processus jusqu’à la fin du gouvernement de transition.
Parlant de la prochaine équipe gouvernementale qui va être mise en place, est ce que votre parti entend prendre part à cette nouvelle équipe et à quelles conditions ?
Vous savez j’ai dit que moi, en tant que Alpha Condé je ne participerai jamais à un gouvernement qui n’est pas sorti des urnes. J’ai toujours dit aussi que tant que le système Conté est là, le RPG ne sera pas au gouvernement. Conté n’est pas là, il y a un gouvernement de transition ; il n’y a aucune raison…. Nous avons fait des assises des forces vives. Nous y avons dit : fin du système Conté, un gouvernement d’union nationale, élections. Il n’y a aucune raison que mon parti en tant que tel ne participe aux élections et qu’il ne donne sa mesure pour le succès de la transition. Pour moi peu importe les postes. L’essentiel est que nous apportions notre contribution pour que la transition réussisse et qu’on aille vers la démocratie.
Pouvez vous nous dire si votre parti, le RPG participera ou non au prochain gouvernement ?
Mais bien sûr. Nous allons participer dans la mesure où ce que le Président a dit à la rencontre, à savoir la lutte contre les crimes politiques et économiques, la lutte contre les trafics de drogue, les faux billets, la corruption, l’organisation d’élections législatives et présidentielles dans un délai relativement bref mais correct. Il n’y a aucune raison que nous ne participions pas entièrement au gouvernement. Nous ne posons pas de conditions. Son programme nous convient et nous sommes prêts à participer totalement et entièrement à son application. On n’a pas à poser de conditions.
Vos sentiments sur les nouvelles autorités en place ?
Vous savez la politique n’est pas une affaire de sentiment. Pour le moment j’ai écouté le nouveau Président. Il a parlé avec son cœur. Parce qu’il n’avait pas préparé un discours. Il a parlé, je pense qu’il est sincère. Maintenant… vous savez que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Mais c’est nous qui devons en fait, en tant que partis politiques, créer les conditions d’une mobilisation qui peuvent permettre à des éléments comme lui qui veulent qu’on aille à la démocratie dans la transparence que ces gens réussissent. Parce que vous savez très bien qu’il y a des contradictions. Il y en a qui voudront que les militaires s’enrichissent et qu’ils se cramponnent au pouvoir comme d’autres le voudront. Il y aura deux conceptions : ceux qui sont pour une armée républicaine, qui estiment que le rôle de l’armée est de défendre la nation et les citoyens et non pas de gouverner, et ceux qui doivent profiter de l’Etat pour s’enrichir. Donc notre mobilisation doit permettre aux premiers de renforcer l’aspect républicain de l’armée et ça, c’est par la mobilisation seulement qu’on peut le faire pour les aider.
Votre parti le RPG est le seul à n’avoir pas accepté de compromis avec le pouvoir Conté. Est-ce à dire que vous êtes en bonne posture pour la prochaine présidentielle ?
Nous avons dit que Conté est le problème. A partir du moment qu’il est le problème, on ne pouvait pas parler de solution si son régime ne finit pas. Maintenant les élections, c’est le peuple qui décide. Moi je suis fier d’une chose, mon parti n’a jamais varié. Nous avons une ligne qui consistait à contraindre au départ du système. Et on ne compose pas, parce que c’est fondamental. Si mon parti, par sa constance, sa fermeté, son engagement sur une même ligne, mérite de gouverner, c’est le peuple qui décidera par son vote.
Si vous êtes élu en 2010 à la magistrature suprême de notre pays, quelles seront les grandes lignes de votre programme ?
D’abord j’espère que les élections présidentielles auront lieu d’ici la fin de 2009, premièrement. Deuxièmement, moi j’ai toujours dit que pour travailler il faut être en bonne santé. Donc la santé est prioritaire. Ensuite pour développer un pays, il faut maîtriser le savoir. De ce point de vue, l’enseignement est fondamental. Aujourd’hui nous sommes dans une nouvelle période où il y a l’accélération de l’histoire. Vous pouvez être professeur à Chicago, vous enseignez et toutes les préfectures de la Guinée peuvent suivre à travers l’audiovisuel. On n’a plus besoin d’avoir des classes de 25 à 35 personnes. Après la santé et l’éducation, on doit permettre aux jeunes guinéens d’avoir la maîtrise des nouvelles technologies. Ce qui va nous permettre de faire des pas de géant. La richesse de la Guinée, c’est l’agriculture. Nous avons 3 régions, qui chacune prise individuellement, Basse Guinée, Haute guinée, et la Forêt, peuvent nourrir toute la Guinée. Nous avons une région comme le Foutah où tout ce qui est produit en Méditerranée que ce soit les pommes, les tomates, peut bien donner. L’agriculture doit donc nous servir comme point de départ de notre développement. Mais comme j’ai toujours dit l’outil est l’objectivation de l’homme. C'est-à-dire un homme ne peut pas utiliser l’outil qui est supérieur à son niveau intellectuel. Nous avons des paysans qui pratiquent avec une culture traditionnelle, il faut les aider à améliorer cela. Nous avons de l’autre côté des cadres, des ingénieurs agronomes qui sont en chômage. Donc, il faut pouvoir créer des fermes avec les techniques les plus médiocres. La Guinée, vous le savez, n’a pas une culture historique. Quand le PDG est venu il a tout rejeté du colonialisme. Alors qu’il y avait des choses qui constituaient les meilleurs moyens pour nous de développer le secteur agricole. Notamment pour la riziculture. Il faut que l’agriculture se développe pour :
1)-Nous rendre autosuffisant au point de vue alimentaire et fournir à l’industrie alimentaire la matière première.
2)-Nous devons par la suite transformer l’artisanat qui regroupe les cordonniers, les forgerons, tisserands, teinturiers… Parce que l’Europe s’est développée en passant de l’artisanat à la manufacture, de la manufacture au moteur. Donc on peut permettre aux artisans d’avoir une position élargie et devenir demain des petites industries. En même temps, nous avons des cadres très bien formés qui peuvent eux, avoir des visions modernes. L’Afrique importe des usines clés en main, ça ne sert à rien. Vous prenez l’usine de Conserverie de Mamou, qui est extraordinaire, les ouvriers, le soir prennent l’eau pour verser sur les machines pour les laver. Alors que vous le savez l’eau rouille les machines. Ils n’ont pas la patience de prendre le chiffon et les nettoyer. Parce que tout simplement leur niveau intellectuel ne le permet pas. Il y a aussi les infrastructures. Un pays où il n’y pas de téléphone, de route et d’énergie ne peut se développer. Au point de vue énergie nous avons trois barrages : le Konkouré, le Fomi, et le Diani pour assurer à notre pays un développement au point de vue énergétique. Ces trois barrages, avec une interconnexion permettront de donner le courant à toute la Guinée. A moins qu’on ait trouvé du pétrole et qu’on construise une raffinerie. En ce moment là les sous produits du pétrole notamment le mazout, nous permettront d’avoir des groupes électrogènes. Mais ce système en Guinée demande qu’on refasse entièrement les canalisations d’eau, d’électricité… C’est tout un ensemble, ce n’est pas la politique tape à l’œil consistant à mettre quelques poteaux dans les rues… Non. C’est une véritable politique de fond qui peut résoudre définitivement le problème. Pour cela, il faut reprendre les châteaux, les canalisations. Il faut de véritables barrages, une raffinerie.
Etes-vous de ceux qui prônent la tolérance à l’égard des pilleurs de nos finances publiques, les anciens ministres et autres directeurs nationaux ?
Au tant je suis contre la chasse aux sorcières autant je ne peux pas tolérer les prédateurs. Parce que lorsque vous allez gagner de l’argent, vous prenez du crédit à la banque et vous faites vos affaires. Si vous arrivez à devenir multimilliardaire… Mais il est inadmissible que vous dites que vous desservez l’Etat pour nous servir. On ne peut pas se développer si on ne lutte pas contre les crimes économiques. Lorsque j’étais député, el hadj Camara était ministre. Il m’a dit monsieur Condé on ne peut pas lutter contre la corruption parce que quand Bah va venir il dira Diallo a construit 10 villas moi aussi je fais la même chose. J’ai répondu non monsieur le ministre. Diallo qui construit 10 villas si on l’avait retiré ces villas et l’avait mis en prison, les parents de Bah vont lui dire de ne pas faire comme Diallo et nous faire honte. A partir du moment où il n’y pas la sanction, l’impunité devient la règle. Nos pays ne pourront jamais se développer si on ne lutte pas efficacement contre l’impunité, la corruption, les trafics de drogue. La Guinée est devenue un narco Etat et de faux billets. Concernant les crimes politiques, il faudrait que tous ceux qui ont tué des populations, ces criminels soient envoyés devant le TPI. Il faudra ensuite un audit qui pourrait remonter jusqu’à 2000 pour mettre fin à la corruption. Tous ceux qui ont volé, pillé, doivent rendre compte à l’état. Il ne faut pas faire la chasse aux sorcières. Vous, vous êtes là, vous travaillez pendant 20 ans, vous ne possédez même pas une maisonnette. Pendant ce temps, celui qui a pillé l’Etat se construit et s’achète ça et là des villas, des châteaux à coût de millions de dollar. Si nous ne les combattons pas aujourd’hui, demain, les autres voleront. C’est cela la bonne gouvernance.
Propos recueillis par Camara Moro & Dayèdio Barry L’Indépendant, partenaire de www.guineeactu.com
|
 |