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Le président de la Rencontre africaine pour la défense des droits de l’homme (RADDHO) Alioune Tine a séjourné récemment dans notre pays. Il s’agissait pour lui de rencontrer quelques acteurs de la scène guinéenne. Il a bien voulu faire le bilan de son séjour dans un entretien qu’il a accordé à notre reporter. Alioune profite de l’occasion pour aborder la question des droits de l’homme en Guinée, mais aussi des prochaines élections législatives. Le Démocrate : Présentez-vous à nos lecteurs ! Alioune Tine : Je suis professeur à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, au Département lettres modernes, faculté des lettres et je suis le président de la RADDHO (la Rencontre Africaine pour la Défense des Droits de l’Homme). Justement quels sont les objectifs de la RADHO ? Les objectifs de la RADDHO, comme toute organisation de droit de l’homme, c’est la promotion, la protection et la défense des droits humains. Par promotion, nous entendons la promotion des instruments internationaux de promotion et de protection des droits humains, des instruments régionaux comme la Charte Africaine des Droits de l’Homme et des peuples et les mécanismes de promotion et de protection des droits humains que ça soit la Commission africaine des Droits de l’Homme et des peuples ici au niveau régional, ou bien même la promotion des instruments nationaux de droit de l’homme. Ici en Guinée, vous avez par exemple l’Observatoire national des Droits de l’Homme, créé récemment au Sénégal, vous avez le Comité sénégalais des Droits de l’Homme, la Commission des Droits de l’Homme du Ghana. Nous travaillons effectivement en synergie avec l’ensemble des mécanismes au plan national, régional et même au plan international comme avec le Comité des Nations Unies contre la torture. Quel est le but de votre visite en Guinée ? Nous avions un partenariat ici avec l’observatoire national des droits de l’homme (ONDH), également avec ‘’NES’’ aux Etats-Unis et Global Found pour voir comment nous pouvons identifier les organisations de la société civile ici en Guinée. Comment nous pouvons renforcer leurs capacités institutionnelles, structurelles pour permettre à des partenaires de venir les appuyer surtout financièrement. Est-ce que cela revient à dire qu’actuellement les organisations guinéennes de défense des Droits de l’Homme ne sont pas en mesure d’évoluer efficacement sur le terrain, faute de moyens ? Cela n’est pas seulement spécifique aux ONG guinéennes hein. Je dirai que la faiblesse financière affecte pratiquement toutes les organisations africaines. Vous savez qu’il n’y a pratiquement pas d’Etats qui soutiennent les organisations de Droits de l’Homme en Afrique. Il n’y a que quelques rares ONG soutenues par leurs Etats. Mais, en général, ces ONG qui sont soutenues par les Etats ne sont pas des organisations souvent indépendantes et même souvent assez crédibles. Une organisation de Droits de l’Homme, par définition et par nature, doit avoir une indépendance relative qui lui permette effectivement de dénoncer les violations des droits humains. Parce que les droits humains sont violés partout hein ! Il ne faut pas se faire d’illusions. Ce n’est pas seulement dans les pays africains ; même dans les pays occidentaux, il y a de graves violations des droits humains. Il faut être indépendant vis-à-vis de l’Etat pour quand même dénoncer les droits humains. Mais il s’agit également par rapport au contexte global, je dirai même de la Guinée, mais de la sous-région. Parce que nous avons à peu près le même projet en Côte d’Ivoire où nous travaillons avec des ONGs. Egalement en Mauritanie, nous avons le même projet. C’est du fait de l’expérience de la RADDHO qui est une organisation dont le Comité d’initiatives a commencé à fonctionner depuis 1988, qui vu le jour en 1990. La RADDHO partage donc ses expériences avec les organisations de la sous région et qui sont au-delà de la sous région comme le Cameroun et le Tchad en Afrique centrale. Pendant votre bref séjour en Guinée, vous avez certainement rencontré des personnalités guinéennes. Peut-on savoir quels ont été les principaux sujets que vous avez eu à débattre au cours de vos entretiens ? On essaie quand même d’évaluer la situation globale de la Guinée. Analyser quelles sont les perspectives à élaborer. En Guinée, tout comme en Côte d’Ivoire, il y a des élections qui se préparent. Comme vous le savez, en Afrique, on a une crise de la démocratie, du leadership, une crise des élections. Les cas de l’Angola cette semaine illustre ces crises. Autant venir vers la société civile qui commence à prendre conscience de l’ensemble des problèmes qui anticipe pour travailler à des élections transparentes, apaisées, démocratiques. Et qui travaille dès le début pour l’inscription massive des citoyens sur les listes électorales. Donc la phase préélectorale est importante. La campagne pour la construction d’une citoyenneté guinéenne dans le cadre de ces élections est importante. Le fait également de travailler à ce qu’ensemble des acteurs politiques ne se bannissent à travers des campagnes basées sur des aspects identitaires comme la région, l’ethnie. Tout cela ressort de la société civile. Travailler auprès de la CENI pour l’organisation d’élections transparentes, démocratiques dont les résultats ne sont pas contestés. Car une élection repose sur deux problèmes. Un, c’est la confiance ; confiance de l’ensemble des acteurs, confiance de l’ensemble des citoyens par rapport au processus électoral et également sur la bonne foi des acteurs politiques. Si les acteurs politiques sont convaincus que ça marche correctement et qu’ils acceptent les résultats, franchement ce sera la victoire de la démocratie, non d’un individu ou un président. C’est ce travail qu’il faut faire maintenant. C’est dans ce cadre là que nous avons rencontré Ben Sékou Sylla, président de la CENI qui nous a fait l’amabilité de nous expliquer les conditions dans lesquelles il travaille. Nous avons trouvé en lui beaucoup de bonnes volontés de faire des élections correctes. Avec lui aussi, on a fait une bonne analyse de la situation. Parce que, il semblerait que depuis 1958, ça va être peut être les premières élections démocratiques et peut être les premières élections auxquelles participe l’ensemble des partis politiques. C’est un véritable défi pour la CENI, pour les acteurs politiques. Car pour que des élections réussissent, il faut que les acteurs politiques y participent, y croient avec beaucoup de bonne foi. C’est un défi pour la société civile et c’est dans ce cadre là que nous exhortons la société civile à jouer pleinement son rôle. Nous avons vu que Ben Sékou Sylla a déjà balisé beaucoup de choses en travaillant avec les partis politiques à un code de bonne conduite, qui est une chose extraordinaire, à travailler avec les médias aussi. Tout cela mérite le soutien de la communauté africaine et internationale. Mais déjà certains observateurs sont pessimistes du fait selon eux, il y a un retard en ce qui concerne le respect de la date préalablement retenue pour la tenue de ces élections législatives guinéennes en fin d’année. Partagez-vous ce point de vue de ces observateurs ? Je pense que s’il y a la volonté politique de l’Etat d’avoir des élections transparentes, s’il y a du côté des acteurs politiques la volonté d’aller aux élections, et d’avoir des élections transparentes et d’y travailler, parce que ce n’est pas seulement une affaire de l’Etat ; c'est-à-dire que tous les partis politiques doivent être mobilisés du début à la fin du processus, donc on ne le sent pas encore en Guinée. Donc je ne suis pas très étonné si effectivement on constate ou on doute plus ou moins de la tenue des élections à la date échue. Mais il faut aujourd’hui la mobilisation des acteurs, de l’Etat ; il y va de la crédibilité de l’Etat, des acteurs politiques, de la société civile. Il faut que ceux-ci discutent ensemble, travaillent ensemble, pour construire une vision d’un processus crédible. Il faut se mobiliser maintenant là, autant la communauté africaine, car aujourd’hui au niveau de la CEDEAO, on prend très au sérieux les élections ; Il y a une unité électorale qui est logée à la commission sur la paix et la sécurité pour dire qu’on prend au sérieux les élections qui sont considérées de façon globale en Afrique comme une menace à la paix, à la stabilité. Durant ces deux dernières années la Guinée a été secouée par des crises sociales. Ce qui a fortement entamé la situation des Droits de l’Homme. Quelle lecture en faites-vous ? Nous étions aussi au cœur de ces événements. Nous avons reçu à Dakar, dans notre siège, pratiquement tous les guinéens de tous les horizons. Nous avons dénoncé les violations des Droits Humains, dénoncé la répression qui a eu lieue ici. Nous sommes intervenus auprès des hôpitaux sénégalais pour que les blessés soient pris en charge et soignés. Pensez-vous qu’aujourd’hui, il y a eu amélioration du respect des Droits Humains en Guinée ? On constate qu’il y a des efforts. Il y a la mobilisation de la société civile et des jeunes pour la protection des Droits Humains, le combat contre l’impunité. Nous les avons vus, nous les avons reçus. Nous avons constaté, aussi, les efforts de l’Etat. Car quoi qu’on dise, c’est la première fois qu’on créé un observatoire des Droits de l’Homme en Guinée. Cela va dans le sens de l’amélioration de la situation des Droits de l’Homme. Nous sommes venus d’ailleurs pour voir comment nous pouvons appuyer objectivement ces ONGs pour cette amélioration. Car il ne s’agit pas de critiquer seulement mais de mettre la main à la patte pour voir comment nous pouvons faire avancer les Etats dans ce domaine. Quel est votre mot de la fin ? Notre message est que, la Guinée sur le continent africain, est une référence en 1958. Donc référence pour les africains, référence pour également toutes les personnes qui étaient fières, imbues et conscientes que l’Afrique doit défendre son honneur, sa dignité. Je pense qu’après beaucoup d’événements qui se sont passés ici, de graves violations des Droits Humains comme ce qui s’est passé au camp Boiro, la Guinée a vraiment non seulement terni l’image nationale du pays, mais presque l’image de l’Afrique. Je pense qu’aujourd’hui la courbe de la Guinée est à la croisée des chemins. La Guinée n’a pas d’autres alternatives que de prendre le cap de la démocratie, de la promotion et de la protection des Droits Humains qui est aujourd’hui une aspiration profonde largement partagée par les citoyens. Nul n’a le droit de ne pas aller dans le sens de cette aspiration à la paix, à la démocratie, au respect des droits humains. Propos recueillis par Mamadou Siré Diallo Le Démocrate, partenaire www.guineeactu.com
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