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Aliou Barry, président de l'Observatoire national des droits de l'homme (ONDH) en Guinée, indépendant du point de vue politique, ne cache pas son inquiétude, alors que la publication des résultats provisoires du second tour de l'élection présidentielle est annoncée pour 18 heures à Conakry. Ce militaire de carrière, formé à Saint-Cyr et ayant longtemps travaillé dans les hôpitaux militaires français, est rentré en Guinée en 2007 pour conseiller le Premier ministre d'alors, Lansana Kouyaté, sur la question des droits de l'Homme. Il a été agressé le 23 octobre, alors qu'il tentait d'arrêter des bérets rouges, membres de la garde présidentielle, qui réprimaient des jeunes dans le quartier de Hamdallaye, à Conakry. Il a reçu une balle dans le pied et eu le bras cassé. C'est dans le même quartier de Hamdallaye, à forte population peule, que le premier mort a été déploré aujourd'hui, parmi les partisans de Cellou Dalein Diallo, l'un des deux candidats en lice. A 18 heures, le bilan était déjà de quatre morts.
Pourquoi Alpha Condé revendique-t-il la victoire avant la publication des résultats ?
Aliou Barry : Il poursuit une stratégie de victoire. En prenant les devants, il veut mettre les gens devant le fait accompli. Les cinq reports successifs du second tour, qui s'est déroulé quatre mois après le premier tour de la présidentielle, lui ont permis de développer cette stratégie. Tout a été fait pour lui permettre de gagner les élections.
Y compris par les autorités de la transition ?
Jean-Marie Doré, le Premier ministre de la transition, n'a jamais caché son penchant pour Alpha Condé. Les deux hommes ont une affinité politique, parce qu'ils ont tous les deux été des opposants de longue date, alors que Cellou Dalein Diallo, l'autre candidat, a été Premier ministre sous l'ancien président Lansana Conté. Jean-Marie Doré a mis l'administration au service du Rassemblement du peuple de Guinée (RPG), le parti d'Alpha Condé. Le passage éclair de Lounsény Camara, acquis à Alpha Condé, à la présidence de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) a permis de développer une stratégie gagnante. Quand les ordinateurs de la Ceni ont été volés, en septembre, il n'y a pas eu effraction : le général malien Siaka Sangaré, qui n'était pas encore président de la Ceni, nous l'a lui-même fait remarquer. Ces ordinateurs avaient été donnés par la Francophonie et étaient déjà formatés pour le second tour. On les a retrouvés disséminés dans les fiefs du RPG, à Kindia, Kissédougou, Faranah, Siguiri, où ils ont vraisemblablement servi à établir de faux procès verbaux. L'Alliance Arc-en-ciel, qui soutient Condé, ne le nie même pas !
Cellou Dalein Diallo a-t-il eu raison de se proclamer vainqueur avant l'annonce des résultats ?
Cela ne fait qu'ajouter à la pagaille, à exciter les militants encore un peu plus.
Le camp de Cellou Dalein Diallo accuse les partisans du RPG d'avoir organisé des bureaux de vote fictifs...
De tels bureaux auraient été dressés à Kouroussa, Siguiri, Forecariah et Dubréka. Siaka Sangaré, l'actuel président de la Ceni, a dit que toutes les plaintes déposées par l'Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), le parti de Cellou Dalein Diallo, étaient "fondées et importantes". Seulement, il n'a pas le droit d'annuler les votes par circonscription. Il ne peut qu'annuler des PV.
Vous attendiez-vous à de telles fraudes ?
Après le premier tour, nous avons appelé au respect du délai pour organiser le second tour, prévu pour le 19 juillet puis reporté au 4 août, au 14 août, puis au 24 octobre, au 31 octobre et finalement au 7 novembre. Les reports, c'était la porte ouverte à tout : l'instabilité ou le trucage du processus électoral. Le Premier ministre de transition, Jean-Marie Doré, a fait des tournées à l'intérieur du pays, faisant appel aux préfets et aux gouverneurs de provinces pour se mêler du processus électoral, alors que ce dernier ne devait être organisé que par la Ceni. L'administration a été associée.
Redoutez-vous une vague de violence ?
Comme l'armée est à 90 % malinké, des jeunes vont encore mourir pour rien ! La communauté peule, si elle n'entre pas dans une opposition active, va sans doute entrer dans une opposition passive. Nous nous retrouverons comme aux dernières années du régime de Lansana Conté (l'ancien président, au pouvoir de 1984 à 2008, ndlr), avec une grande majorité de la population ne respectant plus le pouvoir. Certains redoutent une partition ethnique du pays. Ce qui est sûr, c'est que le problème ethnique est monté d'un cran avec cette élection en Guinée.
Le général Sékouba Konaté a-t-il une responsabilité directe dans cette situation ?
Depuis la mi-septembre, il répète qu'il va maintenir l'ordre par tous les moyens. Le gouverneur de Conakry, le colonel Camara, un proche d'Alpha Condé, a dit hier que si les partisans de Cellou Dalein Diallo sortaient, il allait les mater ! En octobre, la garde présidentielle a réprimé des jeunes dans les quartiers de Conakry. Ils sont rentrés jusque dans les maisons pour violenter les gens et effrayer les partisans de Cellou.
Peut-on vous accuser d'être pro-Cellou, juste parce que vous portez un nom peul ?
Même quand on s'occupe de droits de l'Homme, si l'on s'appelle Kaba, on est pro-Alpha, et si l'on s'appelle Barry, on est catalogué pro-Cellou. La cohabitation entre malinkés et peuls, deux groupes qui représentent chacun environ 40 % de la population, va devenir impossible. Je me demande comment l'Etat va fonctionner après ces élections.
Paris le 15 nov. 2010
Sabine Cessou
Source : http://africa.blogs.liberation.fr/diplomatie/2010/11/guin%C3%A9e-le-probl%C3%A8me-ethnique-sest-aggrav%C3%A9-avec-les-%C3%A9lections.html
www.guineeactu.com
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