|
Almamy Ibrahima Barry, ancien directeur de la BAD et candidat à l’élection présidentielle, a accepté de répondre à nos questions sur les points brûlants de l’actualité.
Que pensez-vous de la possible candidature du Capitaine Dadis à la présidentielle du 31 janvier 2010, une chose à laquelle comme vous le savez le forum des forces vives reste farouchement opposée ?
Ecoutez, tout a été dit sur cette candidature; les problèmes d’éthique, de morale, de responsabilité qu’elle soulève, mais aussi ceux de la crédibilité du scrutin, ont été largement abordés. Mais, nous ne pouvons pas non plus ignorer l’absence de fondement juridique pour réfuter le droit à la candidature du Capitaine Dadis.
Le débat autour de cette candidature gangrène l’actualité socio politique, isole le pays sur le plan international, et va finir par provoquer une forte radicalisation des positions de chaque camp. Aux forces vives s’opposent les forces patriotiques, au mouvement « Dadis doit rester » s’oppose le mouvement « Dadis doit quitter ». Les manifestions suivies de contre manifestions ont déjà fait un mort de trop.
Cette situation risque de conduire inutilement le pays dans une impasse aux conséquences difficilement maîtrisables.
Il est déterminant que le capitaine Dadis prenne ses responsabilités, en tant que chef de la transition, et qu’il se prononce sans délai, non seulement sur sa candidature mais aussi sur celles des membres du CNDD et du gouvernement actuel. Le capitaine Dadis doit se prononcer de manière ferme et définitive sur ce sujet brûlant.
A partir de ce moment, les parties prenantes sauront s’organiser en conséquence. Le peuple doit être en mesure d’élire, dans des conditions démocratiques son prochain président quels que soient les candidats en lice.
Je crois, qu’il est temps de relever le débat et de l’inscrire dans une dynamique constructive et consensuelle.
Cela permettra d’intégrer sereinement les nouvelles donnes de cette transition et d’envisager enfin un cadre institutionnel réaliste et pragmatique.
Mais, je suis convaincu que le Capitaine Dadis saura prendre la décision responsable que nous attendons tous.
Les différentes étapes du chronogramme n’ont pas été respectées notamment la création du CNT, et la révision de la loi fondamentale, et les forces vives ont rompu le dialogue, quel est votre sentiment par rapport à cette situation de blocage ?
Je pense que les vrais problèmes ne sont pas abordés comme ils devraient l’être. La révision de la constitution est un exercice très sensible que nous devrions éviter dans ce contexte d’exception. Allons à l’essentiel pour ces élections.
Quel est notre objectif ?
Il s’agit d’élire un nouveau président de la république et des parlementaires, qui soient la parfaite émanation de la volonté du peuple.
De quoi avons-nous besoin ? … Qu’est ce qu’il faut faire pour atteindre cet objectif ?
Nous avons besoin d’un accord politique permettant d’aboutir à une élection consensuelle, sécurisée et sans exclusive. Cet accord se substituerait, à titre exceptionnel, à la loi fondamentale et au code électoral, pour les prochaines élections présidentielles et législatives.
Il s’agirait principalement de définir les conditions d’éligibilité, d’assainir le fichier électoral, et de garantir la neutralité des autorités dans le déroulement des élections.
En ce qui concerne les conditions d’éligibilité, il faudrait éliminer tout critère d’inéligibilité ne relevant pas des questions de probité morale. Tout candidat potentiel ou déclaré, de nationalité guinéenne et en règle avec la justice, doit pouvoir librement prendre part à cette élection et se soumettre au choix du peuple souverain. Bien évidemment, le principe de la candidature indépendante que je défends, devra être admis, afin que la création d’un parti politique ne soit plus une condition pour se porter candidat.
S’agissant du fichier électoral, il est hérité du système Conté, et le processus de révision présente, sans conteste, des limites en matière de représentativité et de fiabilité. Le seul exemple de l’échec prévisible de l’enrôlement des Guinéens de l’extérieur, le prouve largement. Comment peut-on raisonnablement enrôler plus de 3 millions d’électeurs potentiels dispersés sur 3 continents et 18 pays sélectionnés en moins de deux semaines ? Le prochain président de la République doit être le président de tous les Guinéens et donc choisi par tous dans leur majorité, qu’ils soient de l’intérieur comme de l’extérieur.
Enfin, concernant la neutralité des autorités dans le processus électoral, de deux choses l’une :
- soit le CNDD, son président et le gouvernement actuel s’engagent à ne pas participer aux élections, auquel cas ils ratifient l’accord politique dans ce sens,
- soit, dans le cas contraire, les parties prenantes ratifient par cet accord la mise en place d’un gouvernement de transition neutre. Cette transition serait alors placée sous la présidence d’une personne impartiale et de forte respectabilité. J’ai d’ailleurs toujours pensé et proposé dans ce cas de figure, la désignation de Monseigneur Sarah.
Dans tous les cas de figure, cet accord politique devra garantir la neutralité de la CENI et de la Cour Suprême. Il devra également garantir l’impartialité du Conseil National de la Communication pour un accès aux médias d’Etat de façon équitable pour tous.
Comment, dans ce cas, aboutir à un accord politique pour garantir des élections consensuelles ?
La réussite des accords politiques dans plusieurs pays africains devrait nous inspirer. Le principe est simple. Il s’agit de réunir tous les acteurs du processus dans le but de trouver des solutions politiques à des problèmes juridiques. Comprenez bien, que les acteurs par cette voie s’engageraient irrévocablement au strict respect du cadre ainsi défini pour aller sereinement aux élections.
La médiation effective d’un chef d’Etat africain, la participation de la CEDEAO et de l’Union Africaine, ainsi que la présence de la communauté internationale garantiraient la réussite de cette concertation.
Que pensez-vous de l’échéance de Janvier 2010 ?
Soyons réaliste. Aucune élection crédible et transparente ne peut se tenir à cette date. Si c’est le cas, alors on en connait déjà les résultats.
Ce processus électoral est déterminant pour l’avenir de notre République. Il faut mesurer les conséquences graves d’une précipitation, et en même temps éviter le jeu des prolongations sans fin.
L’échéance fixée n’aura de fondement, que lorsque les étapes préalables à des élections crédibles auront été franchies.
Sans cadre institutionnel et règlementaire consensuel, nous n’irons nulle part et nous prenons le risque d’enliser notre pays dans le chaos.
Nous devons préserver la paix et l’unité nationale, par une quête pacifique et responsable des voies pouvant nous mener à cette troisième république, sur laquelle nous portons tant d’espoir.
Les audits ont été lancés officiellement et vont peut-être sanctionner certains candidats potentiels ou déclarés à l’élection présidentielle. Qu’en pensez-vous ?
S’il y a un point sur lequel tout le monde est d’accord, c’est bien la poursuite des audits. Les anciens premiers ministres les réclament, et le peuple aussi.
J’ai toujours considéré que les audits seraient salutaires pour notre jeune démocratie mais à la condition qu’ils soient menés dans les règles de l’art, et en toute transparence.
Ces audits sont salutaires pour notre République parce qu’il serait malsain d’aller aux élections en ayant des suspicions graves sur des candidats en lice pour la présidence.
Mais ces audits sont aussi l’occasion offerte aux anciens premiers ministres souvent cités de totalement se blanchir et de parvenir à l’objectif poursuivi : des élections ouvertes à tous pour donner au peuple un choix le plus large possible. C’est aussi cela, l’expression de la démocratie et le respect de la souveraineté du peuple.
Les résultats de ces audits peuvent avoir des conséquences fâcheuses sur l’avenir de certains hommes politiques. Le cas de Cellou Dalein Diallo par exemple ne serait-il pas décisif pour vous dans la course au leadership peulh ?
Votre question est surprenante pour ne pas dire inquiétante.
D’abord, il me semble que Cellou Dalein et moi ne sommes pas les seuls candidats peulhs potentiels ou déclarés.
Ensuite, retenez que je n’ai pas vocation à être le leader d’une ethnie. On ne peut pas aspirer à être le président de tous les Guinéens et se réclamer leader d’une ethnie. J’ai pour vocation de rassembler tous les Guinéens autour d’un projet de société et d’une dynamique de changement.
L’ethnocentrisme est un mal pernicieux que j’ai toujours combattu et mes positions sont bien connues sur le sujet.
Enfin, je suis pour la multiplicité des candidatures par région naturelle. Et je vais vous dire pourquoi… C’est un moyen efficace pour mettre le critère ethnique au second plan et pousser les populations à se concentrer sur des critères objectifs, pour élire leur président. Il y va de l’intérêt de la nation.
Je voudrais encore une fois, mettre en garde mes compatriotes contre les pièges du vote ethnique. Le fait, d’appartenir à l’ethnie du prochain président de la République, ne garantit en rien la fin des difficultés de la vie quotidienne. D’ailleurs les régimes précédents n’ont profité qu’à un petit groupe d’individus proche du président, pendant que la majorité des Guinéens, toutes ethnies confondues, croupissait dans la misère.
Le peuple doit retenir, que le vote peut être ethnique mais, la misère restera toujours collective.
C’est pourquoi, j’appelle tous mes compatriotes au sens de la responsabilité et à la prise de conscience des vrais enjeux de ces élections. Pour garantir le progrès économique et social de ce pays, le choix du prochain président doit être fondé sur des critères objectifs, et notamment sur la compétence et l’intégrité morale.
Le mot de la fin Monsieur Barry…
Certains Guinéens ont, semble-t-il, la mémoire courte car les conditions du vrai changement semblent être totalement oubliées au profit d’une guéguerre entre les forces vives et le Capitaine Dadis. Aujourd’hui, on constate avec amertume que certains leaders politiques n’ont pas plus de légitimité morale que le Capitaine Dadis dans à la course à la Présidence.
Nous devons tirer les enseignements de la crise politique que traverse notre pays depuis plusieurs années. Et nous devons veiller à ne pas occulter les aspirations profondes des populations.
Les mouvements de 2007 ont mis en évidence leur volonté manifeste de changement voire de rupture dans la manière de gouverner notre pays.
Les Guinéens continuent aujourd’hui, dans leur grande majorité, à appeler ce changement de tous leurs vœux. Il faut en tenir compte.
On aura beau ignorer les aspirations profondes du peuple, il finira toujours par triompher.
Le changement doit être placé au cœur des préoccupations de chaque citoyen.
Ma candidature s’inscrit dans cette dynamique et je suis convaincu que mes compatriotes sauront apprécier le moment venu la crédibilité de chaque candidat dans sa capacité à pouvoir incarner le vrai changement.
Tous les candidats peuvent prôner le changement mais tous ne peuvent pas l’incarner.
Propos recueillis par la rédaction de www.guineeactu.com
|