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Galéma Guilavogui dans un article paru dans le journal Le Populaire du 19 juin 2008, s'insurge avec raison contre une tendance fâcheuse à travestir et à trahir l'histoire de la Guinée. Avant d'être ministre (10 ans et demi avec Sékou Touré, 4 ans avec Lansana Conté), Gualéma fit de brillantes études au Lycée classique et moderne de Donka, avant de conclure son enseignement supérieur par une maîtrise d'Histoire à l'Institut Polytechnique de Conakry, Promotion Lénine. L'auteur des lignes qui suivent, ne prétend pas à l'excellence à laquelle s'est élevé Galéma Guilavogui, mais ayant suivi le même parcours scolaire et universitaire que lui, il prétend comme Galéma, incarner l'Ecole Guinéenne (si ce n'est pas prétentieux et abusif) si souvent moquée et raillée par certains cadres qui lui affectent toutes sortes de sobriquets (cadres coco lala, cadres lafidi etc.) On comprend pourquoi, quand Galéma aborde, avec la posture de l'historien, un sujet majeur de notre temps, la Réconciliation Nationale, ses cadets sentent le devoir, ou l'envie de renchérir dans un esprit de dialogue constructif. Il y a cinquante ans surgissait à la faveur d'une secousse inattendue de l'histoire, le 82è Etat du monde, la République de Guinée. Tous les faits, et événements liés à cette période s'éloignent progressivement de nous. Hissé sur les ailes du temps, l'historien peut appréhender de cette altitude d'un demi-siècle, avec plus de clarté, la Guinée d'hier dans ses multiples aspects, et s'autoriser une analyse distanciée. Galéma plaide pour que "le dialogue tant souhaité entre les Guinéens de tous les bords et devant aboutir à la réconciliation ait pour principe de base la vérité, rien que la vérité". Or, si là est la solution, là aussi se cachent les problèmes. L'histoire comprise comme un ensemble de "faits têtus ", de faits incontestables, n'est-ce pas une histoire finalement réduite, qui égrène dates et événements ? Galéma sait bien que l'histoire est inséparable de la "compréhension", de l'interprétation pour l'explication. Il doit donc "comprendre" qu'exiger, comme il le souhaite, " une lecture à la fois précise et froide de notre histoire commune ", c'est simplement placer la barre si haut, que ni lui, ni un autre Guinéen ne peut la franchir. Et d'ailleurs, on sort d'une période de l'humanité en général et de notre pays en particulier, où le besoin de rigueur et de précision a souvent débouché sur la formulation et l'édition d'une histoire nationale officielle. Aucun Guinéen, ne souhaite aujourd'hui officier comme prêtre, ou "karamoko" d'une histoire officielle de la Guinée. Ensuite, l'historien doit-il traiter ses dossiers, ses archives, comme un médecin légiste qui éventre et ausculte un corps de manière "précise et froide" ? En fait si l'historien ne peut se laisser guider que par l'émotion, il n'est pas interdit de rendre compte des faits et événements avec une certaine émotion. Faut-il noter en passant que l'émotion en elle-même est un matériau pour l'historien. N'insistons pas outre mesure, mais rappelons que tous ceux qui écrivent sur et parlent de la douloureuse histoire guinéenne, ne prétendent nullement au statut d'historien. Ils témoignent des erreurs, des mensonges, des crimes atroces et horreurs qu'ils ont vécus dans leur chair et leur âme. Témoignages qui s'imposent à eux comme un impératif à la fois politique et moral. Cela mérite le respect et c'est utile. Désormais l'accès à de tels documents éclaire d'une nouvelle lumière, les réalités occultées et niées de l'histoire officielle d'hier. Faire la part des choses dans l'inconscient collectif et individuel, par l'explication et la clarification, incombe à tous et en particulier aux historiens dont c'est le métier, et aux intellectuels en général. C'est pourquoi, à ce stade de leur histoire, et pour aborder le binôme Vérité-Réconciliation, les Guinéens seraient avisés de placer davantage l'accent sur le second terme pour la formulation d'une vérité réconciliatrice. Vérité qu'il faut traquer dans les interstices des facteurs extérieurs et intérieurs qui ont tissé la trame de cette histoire. Pour illustrer cette approche, examinons le premier point de l'article de Galéma : - La place de Sékou Touré dans la lutte pour l'indépendance. Une vérité d'évidence est que la Guinée est née d'un mariage forcé entre ses ethnies, par les officiers de l'Etat civil colonialiste. Une vérité tout aussi évidente est que ces ethnies dans un passé plus lointain, étaient rassemblées dans des empires. La troisième vérité, banale, c'est que sans l'intervention extérieure, ces ethnies se seraient agrégées dans des configurations variées de royaumes, d'Etats, de cités Etats, volontaires ou forcées, par exemple sous la bannière de l'Islam avec les Almamy du Fouta ou de l'Almamy Samory. Donc au commencement, la Guinée française naissait de la rencontre de nos identités fondatrices autour de figures héroïques : Soundjata et Samory pour les uns, Almamy Ibrahima Sambégou et Bocar Biro pour certains, Zébéla Togba, Dinah Salifou, Alotène pour d'autres encore. Quant à la République de Guinée, elle est fille légitime d'un mariage politique librement consenti, avec comme Père fondateur Sékou Touré, qui a incarné sa grandeur et sa misère. Une fois pour toute, il faut vivre avec cette évidence. Sékou Touré n'est dans l'absolu ni le héros que ses hagiographes magnifient, ni le tyran que ses adversaires accablent. Par la force des choses, il a voulu et a réussi à se fondre dans le peuple et à confondre sa vie personnelle avec celle de la Guinée de son temps. A certains moments il a su exprimer et porter dignement les valeurs positives de nos cultures, à certains autres, il s'est enfoncé dans les abysses de la violence, de la haine, le conduisant à la violation des droits élémentaires de l'être humain. Pour tirer son portrait, le peintre doit jouer avec toute la palette des couleurs de l'arc-en-ciel. Un pinceau rouge pour le sang des martyrs, un pinceau noir pour les familles endeuillées, un pinceau blanc pour témoigner de la contribution au combat de libération et de l'Unité Africaine etc.… C'est dire que l'historien doit se tenir à distance des pièges de la simplification. Galéma insiste avec raison sur le rôle majeur de Sékou Touré comme leader historique dans la conquête de l'Indépendance. Et il concède: "Ceci dit, on doit reconnaître le rôle patriotique joué à l'époque par les leaders des autres partis autres que le P.D.G. pour former un bloc favorable au "NON" du 28 Septembre 1958. Il y a quand même un pas entre rejoindre un courant majoritaire et influencer le cours de l'histoire que certains franchissent un peu trop allègrement". Il y a une autre façon d'enseigner l'histoire : En 1958, l'Afrique occidentale française comptait deux grandes familles politiques: le Rassemblement Démocratique Africain (R.D.A) et le Parti du Regroupement Africain (P.R.A). Pour faire voter "NON" au référendum, Sékou Touré a dû se désolidariser de sa famille politique. Certains du R.D.A ont soutenu que Sékou a trahi le R.D.A, dont il était le délégué au comité consultatif du projet de la constitution de la 5ème République. Sékou, et la Guinée avec lui, paieront cher cette "trahison" pour la bonne cause. Du côté du P.R.A, ce sont les autres leaders africains qui ont trahi Barry Diawadou et Barry III en renonçant à opter pour l'Indépendance Immédiate... immédiatement. Pourquoi donc le NON de Sékou Touré a-t-il plus de valeur que le NON de Barry Diawadou et Barry III ? À cette question dérisoire, il n'y qu'une réponse de même niveau. Evitons de nous y attarder si l'histoire que nous professons doit servir la réconciliation. En revanche, une question d'un tout autre intérêt est de savoir pourquoi de toute l'Afrique soumise au Référendum, seule la Guinée a pu faire triompher le NON. Une réponse à deux volets s'impose : 1) Sékou Touré et le P.D.G, avaient profité de toutes les opportunités offertes par la loi-cadre Déferre en 1956 pour prendre en main l'administration du territoire. En supprimant la chefferie dite coutumière, Sékou Touré privait l'administration coloniale d'un rouage stratégique contrairement aux autres pays: Sénégal, Mali, Côte d'Ivoire etc.. Ainsi amputée, cette Administration n'était rien moins qu'un colosse, sans bras ni jambes. 2) L'Unité et la communion fraternelle de tous les fils du pays autour de l'option pour l'Indépendance, ne laissant à l'Administration aucune faille par laquelle elle tenterait une reprise en main, comme ce fut le cas au Niger. - Galéma, aborde aussi « La vérité sur les complots contre le régime de Sékou Touré » La question de terminologie garde toute son importance dans les conflits historiques. Gagner la bataille terminologique, c'est prendre une avance certaine sur l'adversaire. Les fellaghas algériens ? Des «bandits» pour les colons, des «combattants de la liberté» pour les nationalistes algériens. En Irak, les «terroristes» pour les américains sont des «djihadistes» pour les résistants chiites et sunnites. Les «anti-guinéens » de la Révolution sont les « patriotes » des exilés du F.L.N.G, du R.G.E etc. Agression du 22 Novembre ? Ou « Débarquement » ? Ceci dit, si la controverse tourne autour de la question « complot ou pas complot », telle que posée, elle n'a pas beaucoup d'intérêt. Nul besoin d'aller fouiner dans les archives des services secrets étrangers pour attester des tentatives répétées, année après année, de renverser le régime de Sékou Touré. Le front de libération nationale de la Guinée (FLNG) et le Regroupement des Guinéens de l'Extérieur (RGE) ont souvent agi au grand jour. L'agression portugaise du 22 novembre se passe de tout commentaire, par son ampleur, sa violence et ses tragiques et multiples conséquences. Aujourd'hui, 30 ans ou cinquante ans après, il est vrai que le débat reste très confus. Or, il ne peut y avoir réconciliation qu'autour d'un débat dont les termes sont clairement formulés. Affirmations péremptoires et lieux communs fleurissent ici et là. Sur les erreurs du passé, le Guinéen se rachète une innocence à bon compte, si ce n'est au compte du voisin : - Avoir étudié, travaillé tout le temps en Guinée pendant la Révolution vaut brevet de patriotisme pour certains. Pour d'autres, cela rend terriblement suspect, voire complice de tout le passif. - Avoir fait son « pèlerinage » à Boiro lave de tout pêcher. - Etre père, femme ou fils d'un prisonnier politique blanchit de toute participation à la Révolution. - Avoir étudié, résidé et travaillé à l'extérieur au temps de la Révolution confère le titre de résistant. - Etre peulh vous élève au grade de martyr des martyrs. - Etre Malinké vous propulse au rang supérieur de la nomenklatura révolutionnaire. - Etre soussou aujourd'hui est assurance tous risques, même incompétent, les « hunting heads » (chasseurs de talents), des promoteurs de cadres de la Basse Guinée, veillent sur vous. Ce florilège de lieux communs, demi-vérités, demi-mensonges, ni entièrement vrais ni tout à fait faux, flottent dans l'air du temps, dans la psychologie sociale, comme un tourbillon politico-idéologique malfaisant. Pour en sortir, il faut revenir à l'esprit de 1958 et évaluer chaque Guinéen à l'aune de ses responsabilités, de ses capacités individuelles et personnelles. Or, si comme le dit le Président Sékou Touré : « A tout régime sa conception de la justice », qui peut nier que la justice révolutionnaire a eu la main lourde et meurtrière parce qu'aveugle ? Deux exemples historiques : Le conseil national de la révolution (C. N. R) en mai 1969 s'érige en tribunal révolutionnaire pour juger les accusés du complot dit de « Kaman-Fodéba ». En janvier 1971, c'est l'Assemblée nationale qui se proclame « Tribunal révolutionnaire suprême » pour valider les verdicts de 8000 pouvoirs révolutionnaires locaux (P. R. L), 210 sections du parti, 30 assemblées régionales etc... concernant les prévenus et coupables de l'agression du 22 novembre 1970. Aucun accusé, pas même les personnes prises les armes à la main, et dont le cas relève du flagrant délit, n'a comparu devant les juridictions pour engager un débat contradictoire comme le veut toute justice. Au contraire, la justice révolutionnaire commence par nier le droit fondamental de l'être humain, comme personnalité juridique. Cette justice-là n'est ni celle de Dieu ni celle de la République. C'est celle d'un peuple ivre de colère et de privations, manipulé par une classe dirigeante désemparée et affolée par l'ennemi extérieur. Et dire que Sékou Touré répétait avec force : « La peur ne construit rien de valable ». Enfin, Galéma a raison quand il affirme que « l'amalgame ne peut servir valablement une cause ». Mais à cela, il faut ajouter que l'amalgame et les demi-vérités d'hier nourrissent les mensonges et les falsifications d'aujourd'hui. Et l'impunité que nous dénonçons et condamnons, se nourrit des nutriments puisés dans les fosses communes où gisent les personnes privées de leurs droits humains et juridiques. Mais il faut dire et répéter que l'adversaire principal de la Guinée indépendante et de Sékou Touré, c'était Houphouët avant de Gaulle. La Guinée s'est réconciliée avec la France, Sékou avec Houphouët. Il est temps que le Guinéen se réconcilie avec lui-même. Pour aller à la réconciliation, il faut prendre quelques précautions, pour ne pas faire de la rencontre, comme le dit un personnage de Shakespeare, " un conte plein de bruit et de fureur raconté par un idiot ". Il sera nécessaire de modérer les ardeurs des extrémistes de tous bords et placer la rencontre sous une double bannière chère à Hegel, à savoir, « le Volksgeist », l'esprit du peuple, et le « Zeitgeist », l'esprit du temps. Guidée par l'esprit du peuple de Guinée, la rencontre « Vérité et réconciliation » s'inspirera d'événements comparables advenus ailleurs. Pour autant, elle ne sera ni l’assemblée de la convention française, ni le tribunal de Nuremberg, ni la conférence nationale du Benin, du Zaïre ou celle d'Afrique du Sud. Elle sera celle des Guinéens, majoritairement nourris de culture islamique, peu enclins à la confession devant un prêtre, ou quelque tribunal de l'inquisition. L'esprit de notre peuple ne s'accommode pas non plus de l'autocritique révolutionnaire devant les masses populaires, d'une quelconque « révolution culturelle ». L'esprit de notre peuple valorise l'honnêteté la bonne foi et la tolérance. Le Kouroukan Fuga de la Guinée contemporaine ne viendra pas d'un grand soir, mais à la suite de plusieurs petits matins de tolérance. Le défi pour la Guinée est de réinventer son modèle de dialogue et réconciliation, et pour ce faire, formuler un agenda pertinent, un règlement intérieur, une liste de participants qualifiés et informés, pour produire des actes finaux devant sceller la réconciliation. Si, comme on peut l'espérer, les historiens sont invités à la rencontre, ils viennent éclairés par l'esprit de notre temps (« Zeitgeist ») pour partager leurs expériences avec les représentants du peuple : députés, institutions républicaines, gouvernement, société civile etc. En l'occurrence, cette expérience tient en quelques mots : il n'y a pas de Vérité historique définitive. Pour autant, on ne peut affirmer que toutes les vérités et les positions se valent. Que les autres participants ne s'y trompent pas, les historiens dont c'est le métier d'écrire l'histoire, sont rarement d'accord. Sauf que les historiens guinéens en ce qui les concernent, savent que « Chaque époque reconstruit le passé en fonction de ses propres préoccupations ». Alors tous ensemble, écrivons notre histoire pour réussir la Réconciliation. BALDÉ Souleymane, Professeur d'Histoire Sociologie transmis par Amadou D CAMARA pour www.guineeactu.com source www.observateur-guinee.com
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