lundi 18 octobre 2010
Afrique : pourquoi la bonne gouvernance compte plus que l’aide
Franklin Cudjoe

Franklin Cudjoe

Réduire de moitié la pauvreté, améliorer l'éducation, et réduire la mortalité maternelle et infantile constituent des résultats souhaitables. Le seul problème est que dans les pays pauvres les objectifs ne seront pas atteints parce qu'ils sont basés sur un modèle défaillant de développement reposant sur l'aide extérieure plutôt que sur le changement de politique interne pour faciliter le développement économique et la croissance. Et ce changement de politique interne se voit opposer une farouche résistance de la part des dirigeants mêmes qui exprimaient, le mois dernier à New York, leur angoisse de l'absence de progrès. Et ce, sans doute parce qu'eux, leurs familles, leurs amis et alliés bénéficient copieusement du système actuel.

Ce système assurant des interventions planifiées complexes, avec peu de transparence ni de responsabilité vis à vis des dépenses des donateurs, implique que peu d’audits crédibles ont été effectués sur les milliards de fonds d'aide dépensés au cours des années. De telles dépenses auraient dû conduire à des améliorations dans le développement, mais ont en réalité seulement servi à enraciner les gouvernements mêmes dont les politiques entravant le développement.

Les dirigeants africains en particulier, ont fait le calcul de combien ils ont besoin pour perpétuer leur pillage – pardon : perpétuer le financement des OMD. Ils se demandent ainsi : « pourquoi les pays riches occidentaux ne peuvent-ils pas débourser 70 milliards de dollars chaque année pour atteindre les OMD ? C'est seulement une fraction de leur PIB annuel. Ils peuvent facilement s’en passer, et cela représenterait tant pour le monde en développement. » Les défenseurs occidentaux de l'aide jouent aussi leur partie, en dépeignant des images catastrophiques de la famine et de la maladie en Afrique pour justifier la demande.

Pourtant, d’une certaine manière, les dirigeants africains ont été en mesure de siphonner près de 150 milliards de dollars par an à leurs pauvres pays en développement pour s'enrichir eux-mêmes. Ce chiffre ne diminue pas, même avec la crise financière mondiale ou après que l’ancien président nigérian Obasanjo ait admis que ce vol habituel par les dirigeants africains ou encore, après les plaintes de corruption au sommet du G-8 à Gleneagles il y a cinq ans.

En d'autres termes, les dirigeants africains ont pris l'habitude de voler 25 % du PIB du continent et de les engranger à leur profit plutôt qu’à celui de leurs concitoyens. Et le gaspillage, la spoliation légale, le climat d'affaires désastreux, et le copinage peuvent être trouvés même dans les pays africains considérés comme des réussites démocratiques tels que le Ghana.

Le fondement démocratique du Ghana s’est construit sur la politique de plans nationaux de développement qui sont présentés pour gagner l'appui des électeurs. Ces plans sont en grande partie soutenus par l'aide extérieure, qui n’exige pas de rendre véritablement des comptes, ou si peu. Les électeurs croient continuellement aux promesses, de la part de chacun des deux partis politiques aux deux dernières élections, que s'il était élu, il guidera le Ghana vers le statut d’une nation à revenu intermédiaire. Ces promesses s’effritent, avec une date cible passée de 2015 à 2020 et, sans doute, bientôt à 2025.

Le Ghana a connu une augmentation de l'aide pendant les mandats de ces partis politiques. Mais le résultat a été déprimant. Le Ghana perd cinq places dans l’indice Doing Business 2010 de la Banque mondiale, (de 87e à 92e) et a reculé de la 110e position en 2009 à la 114e sur 139 pays dans le classement 2010-2011 du Global Competitiveness Index (GCI) du Forum Économique Mondial.

Le programme de développement d'un gouvernement envoie un signal sur, entre autres, ses politiques macro-économiques, sa stratégie de développement du secteur privé, sa position sur la fiscalité et les droits de douane, son orientation sur la réglementation et la surveillance financière, et sur la gestion de la dette publique. Ces questions sont cruciales pour les investisseurs sérieux envisageant d’investir au Ghana, ou en Afrique plus généralement. Ces politiques cruciales, cependant, deviennent des considérations secondaires pour les gouvernements axés sur le maintien du versement de l'argent de l'aide.

Par exemple, en 2005, 80% de la dette du Ghana ont été annulés. Le but était de donner au pays un nouveau départ et une plus grande indépendance pour concentrer les ressources financières sur les priorités de développement plutôt que sur le service de la dette. Cela a permis au Ghana d'emprunter 750 millions de dollars sur les marchés financiers internationaux en 2007. Mais en 2008, tout cela a été gaspillé. Déterminé à récupérer des votes, le gouvernement a approuvé un déficit de plus de 20% du PIB du pays, (un record : encore plus que le déficit de la Grèce). En fin de compte, le gouvernement a perdu les élections, mais a laissé en héritage la dette et une croissance économique plus faible (de 7,3% en 2008 à une projection décevante de 3,5% pour 2010).

Et le Ghana est un modèle en Afrique. C’est dire ce que font les pays les moins exemplaires.

Lors du dernier sommet sur les OMD, la chancelière allemande Angela Merkel a appelé à un équilibre entre aide et bonne gouvernance comme condition nécessaire pour atteindre les OMD. Malheureusement, les gouvernements africains préfèrent généralement un déséquilibre avec une aide plus importante et moins de responsabilité. Les pays donateurs doivent comprendre cette réalité et cesser de produire des platitudes comme les OMD ou les objectifs d'aide, mais insister pour que les gouvernements africains adoptent des politiques qui libéreront l’esprit d'entreprise des Africains pour créer des richesses. L'aide peut assister les gouvernements qui ont déjà commencé à marcher dans cette voie, mais fournir toujours davantage d’aide dans l'espoir qu'ils s’engagent justement dans cette voie ne fait que perpétuer le statu quo.


Franklin Cudjoe

dirige le think tank ghanéen
IMANI qui a été classé cinquième think tank africain plus influent en Afrique par le magazine Foreign Policy. Il dirige aussi le projet AfricanLiberty.org


Publié en collaboration avec UnMondeLibre.org


www.guineeactu.com

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Vos commentaires
Mory Diakité, jeudi 21 octobre 2010
Dans ses autres ouvrages, notamment « Noir silence », « Noir Chirac » ou « La françafrique : Le plus long scandale de la République », l’auteur estime qu’environ 2% la part des fonds destinés au développement réellement consacré à la lutte contre la pauvreté. Pourquoi ainsi continuer à aider ainsi sans demander de contreparties en termes de lutte contre la pauvreté ?, à travailler avec les mêmes personnes (voir les durées de vie au pouvoir de présidents africains]? Enfin, 3/ pour illustrer mes propos sur cette inefficacité de l’aide, je voudrais prendre un exemple pédagogique. En effet, dans son roman « Monsieur Bergeret à Paris » écrit en 1901, l’auteur français Anatole France nous donne l’exemple d’un professeur à la Sorbonne. Si cela peut rassurer certains, il ne s’agit pas du Pr. Alpha Condé. Ce Professeur s’appelle Bergeret. Il arrive assez régulièrement à ce cher professeur Bergeret de donner l’aumône (appellation chrétienne de l’aide) à Clopinel, un clochard de Paris. Un jour, en présence de sa fille (Pauline), il qualifie de « pitié barbare » la nouvelle aide qu’il venait d’apporter à Clopinel. Et Sa fille de protester, arguant sur la symbolique du don. Et son père, le Pr. Bergeret de répondre : « Tu ne sais pas tirer d’une action innocente en apparence les conséquences infinies qu’elle porte en elle. ». Ainsi donc, les pays africains sont devenus les « Clopinel » des Occidentaux. Si cela continue, les conséquences néfastes sur nos économies et nos personnes seront infinies et illimitées dans le temps. Bien à vous.
Mory Diakité, jeudi 21 octobre 2010
Je suis et demeure un militant acharné de la suppression de l’aide au développement. 1/ D’une part parce que je n’ai jamais rencontré un Africain qui m’a affirmé avoir vu les couleurs de cette tant vantée mais dont aucune personne du bas peuple ne perçoit les effets. 2/ Ensuite, même les institutions internationales ne sont plus convaincues du bien fondé de cette aide. En effet, dans un Rapport d’experts, publié en 1998 sous le titre « Assessing Aid. What works, what doesn’t work and Why », la Banque mondiale dit explicitement: « L’aide publique au développement est neutre par elle-même, dans la mesure où ses effets positifs et négatifs dépendent des politiques gouvernementales ». Un autre expert, Ngoupandé (dans « L’Afrique sans la France : histoire d’un divorce consommé », publié en 2002) affirme que « cette aide massive est partie à peu près en fumée », Verschave (2005) précise dans son livre « De la Françafrique à la Mafiafrique » que seuls quelques privilégiés ont su tirer profit de ces flux financiers pour s’enrichir à titre personnel.
Mory Diakité, jeudi 21 octobre 2010
Pour tous ceux qui s`interesse à la lecture: en cliquant sur ce lien, vous aurez accès gratuitement à Mr Bergeret à Paris d`Anatole France. http://colletm.free.fr/ebook/Anatole%20France%20-%20Monsieur%20Bergeret%20a%20Paris.pdf
Mory Diakité, jeudi 21 octobre 2010
Je suis et demeure un militant acharné de la suppression de l’aide au développement. 1/ D’une part parce que je n’ai jamais rencontré un Africain qui m’a affirmé avoir vu les couleurs de cette tant vantée mais dont aucune personne du bas peuple ne perçoit les effets. 2/ Ensuite, même les institutions internationales ne sont plus convaincues du bien fondé de cette aide. En effet, dans un Rapport d’experts, publié en 1998 sous le titre « Assessing Aid. What works, what doesn’t work and Why », la Banque mondiale dit explicitement: « L’aide publique au développement est neutre par elle-même, dans la mesure où ses effets positifs et négatifs dépendent des politiques gouvernementales ». Un autre expert, Ngoupandé (dans « L’Afrique sans la France : histoire d’un divorce consommé », publié en 2002) affirme que « cette aide massive est partie à peu près en fumée », Verschave (2005) précise dans son livre « De la Françafrique à la Mafiafrique » que seuls quelques privilégiés ont su tirer profit de ces flux financiers pour s’enrichir à titre personnel. Dans ses autres ouvrages, notamment « Noir silence », « Noir Chirac » ou « La françafrique : Le plus long scandale de la République », l’auteur estime qu’environ 2% la part des fonds destinés au développement réellement consacré à la lutte contre la pauvreté. Pourquoi ainsi continuer à aider ainsi sans demander de contreparties en termes de lutte contre la pauvreté ?, à travailler avec les mêmes personnes (voir les durées de vie au pouvoir de présidents africains]? Enfin, 3/ pour illustrer mes propos sur cette inefficacité de l’aide, je voudrais prendre un exemple pédagogique. En effet, dans son roman « Monsieur Bergeret à Paris » écrit en 1901, l’auteur français Anatole France nous donne l’exemple d’un professeur à la Sorbonne. Si cela peut rassurer certains, il ne s’agit pas du Pr. Alpha Condé. Ce Professeur s’appelle Bergeret. Il arrive assez régulièrement à ce cher professeur Bergeret de donner l’aumône (appellation chrétienne de l’aide) à Clopinel, un clochard de Paris. Un jour, en présence de sa fille (Pauline), il qualifie de « pitié barbare » la nouvelle aide qu’il venait d’apporter à Clopinel. Et Sa fille de protester, arguant sur la symbolique du don. Et son père, le Pr. Bergeret de répondre : « Tu ne sais pas tirer d’une action innocente en apparence les conséquences infinies qu’elle porte en elle. ». Ainsi donc, les pays africains sont devenus les « Clopinel » des Occidentaux. Si cela continue, les conséquences néfastes sur nos économies et nos personnes seront infinies et illimitées dans le temps. Bien à vous.
TRAORE Madjoum, lundi 18 octobre 2010
Je découvre le Ghana sous un jour tout à fait nouveau pour moi. En fonction des bribes d`informations que je reçois sur ce pays, je le considérais comme un exemple sur le plan de la bonne gouvernance. Cela m`amène à réserver mon jugement sur d`autres pays classés dans le même catalogue. Merci Franklin Cudjoe
Sékou Falil Doumbouya, lundi 18 octobre 2010
Quand William Easterly démissionnait de son poste à la Banque mondiale en raison de son désaccord avec la politique de la Banque mondiale en matière d’aide, il a été taxé d’extrémiste. On constate aujourd’hui que de plus en plus de milieux professionnels apportent un soutien à sa thèse que la croissance n’est pas une accumulation de capital !.

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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