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Transition, élections générales, Premier ministre et Conseil National de la Transition, retour à l’ordre constitutionnel, restructuration de l’armée, rôle de la femme, participation de la diaspora... Sur tous ces sujets brûlants, Adjidjatou Barry Baud, éditrice de Guineeactu.com, l’un des sites Internet guinéens les plus visités, répond à Monsieur Diallo en des termes concis et directs, sans ambages et sans langue de bois.
Amadou N’Diaré : Bonjour Madame, voudriez-vous vous présenter brièvement à nos lecteurs ?
Adjidjatou Barry Baud : Permettez-moi d’abord de vous remercier de l’opportunité que vous m’offrez de m’exprimer et d’échanger avec vous sur les questions d’intérêt national.
Je suis Mme Adjidjatou Baud, née Barry, Guinéenne vivant en Suisse depuis une dizaine d’années. Je suis mère de famille et, sur le plan professionnel, j’ai toujours évolué dans le secteur des transports aériens et des voyages, dont je suis devenue une spécialiste. J’ai d’abord travaillé en Guinée, puis au Sénégal, ensuite en France, avant d’arriver en Suisse.
Aujourd’hui, j’essaie de m’impliquer sur toutes les questions concernant le devenir de la Guinée qui nous préoccupe tous, vu l’état de délabrement dans lequel se trouve notre pays depuis 50 ans.
Vous êtes fondatrice d’un site Internet, www.guineeactu.com, qui porte un grand intérêt au sort de la Guinée. Qu’est-ce qui vous a amené à créer ce site ?
C’est justement cette préoccupation que j’ai en ce qui concerne le devenir de la Guinée qui m’a le plus motivée. Je souhaite et espère en faire un site de tous les Guinéens qui veulent d’un espace de dialogue pour discuter de leur ambition pour la Guinée et y confronter leurs différences en toute fraternité, leur objectif commun étant la recherche du mieux-être pour tous, dans la concorde et l’amour de la Guinée et des Guinéens.
La Transition en Guinée vient de connaître un tournant décisif avec la nomination d’un Premier ministre issu de l’opposition. Quelle lecture faites-vous de ce brusque retournement de la situation ?
Parlons plutôt d’évolution positive en lieu et place de retournement de situation. L’actuelle donne devrait être une source d’espérance, l’espoir de voir la Guinée revenir à l'état de droit, un ordre normal, qu’on n’a pas observé ou connu depuis l’accession du pays à l’indépendance en 1958, c’est-à-dire depuis plus de 50 ans. Espérons que la Transition ne sera pas dévoyée.
Pensez-vous que Jean-Marie Doré est l’homme de la situation ?
La mission qui incombe au Premier ministre de la Transition est une mission délicate, difficile et périlleuse. Elle appelle un homme ou une femme ayant l’esprit vif, capable de prendre des décisions rapides car le délai est relativement court, des décisions adéquates puisqu’il n’y aura pas droit à l’erreur, et qui aillent dans le sens de l’intérêt général.
J’ai de sérieuses inquiétudes et je m’interroge sur sa volonté réelle d’assumer la haute fonction qui est la sienne, à savoir organiser les élections dans six mois. Il est prévu, par exemple, que le Premier ministre de la Transition ne puisse pas être candidat à l’élection présidentielle qui suivra, ce que Jean-Marie Doré ne semble pas clarifier. Il faut l’y contraindre ou alors qu’on choisisse une autre personnalité comme Premier ministre de Transition. Il n’est pas trop tard.
Il n’a pas l’air de s’accorder avec le président de la Transition, le général Sékouba Konaté, sur la structure du Gouvernement d’Union nationale de Transition, un point qu’il faut tirer au clair avant la mise sur pied de l’équipe gouvernementale.
Malgré tout, essayons de lui faire confiance, puisqu’il a été choisi, à l’unanimité, par les Forces vives. Peut-être réussira-t-il. Mais pour cela, il aura à changer radicalement d’attitude.
Parmi les critères de choix du Premier ministre de Transition, l’Accord de Ouagadougou du 15 Janvier 2010 a prévu que la personne à choisir ait des diplômes universitaires, ce qui a écarté la candidature de Rabiatou Sérah Diallo, qui était pourtant bien placée pour occuper ce poste. Qu’en pensez-vous ?
Ayant les accords de Ouaga devant moi, je cite le point 5 : « La nomination d’un Premier Ministre, Président des conseils des ministre, issu des forums des forces vive de Guinée ».
Il n’est donc pas question de diplôme. Quoi qu’il en soit, de mon point de vue, un tel critère est totalement fallacieux. S’agissant d’un poste technique à pourvoir, je conçois tout à fait qu’on ait recours à ce critère. Pour un poste politique, je crois que des exemples, en Guinée et ailleurs, ne manquent pas de responsables ayant exercé les plus hautes fonctions avec des niveaux de formation en-deçà de celui de Rabiatou. A titre d’exemple, en France, l’un des meilleurs ministres puis premier ministre du président François Mitterrand a été Pierre Bérégovoy, un ouvrier fraiseur ; aux Etats-Unis, c’est sous la présidence de l’acteur de cinéma Ronald Reagan que l’économie américaine s’est redressée ; au Brésil, le syndicaliste Lula a conduit son pays au G20… Ce qui importe en politique, ce ne sont pas les diplômes, mais les qualités intrinsèques de leader. Et, de manière générale, les critères de formation sont valables jusqu’à l’âge de 35 - 40 ans. Ensuite, c’est l’expérience acquise et la personnalité qui comptent.
Il faut rappeler la contribution exceptionnelle de Rabiatou Sérah Diallo, secrétaire générale de la CNTG, fer de lance des revendications populaires en Guinée, aux événements qui ont marqué l’histoire récente de notre pays, notamment ceux de juin 2006 et de janvier-février 2007, qui ont ouvert la voie du changement démocratique dans notre pays. Rabiatou exerce, entre autres fonctions dans les institutions internationales, celle de membre du Conseil d’administration du BIT, le Bureau International du Travail, basé à Genève en Suisse. Son courage physique mais aussi politique, ses qualités de meneur d’hommes, sont unanimement reconnues par les Guinéens et par la communauté internationale.
En la désignant, les Forces vives auraient fait d’une pierre deux coups : nommer au poste de Premier ministre de la Transition la personne adéquate et consacrer le rôle éminent que les femmes ont joué et continuent de jouer dans l’évolution politique de notre pays.
Cela dit, justice a été rendue à Rabiatou puisqu’elle a été nommée, en fin de compte, le 8 Février 2010, Présidente du Conseil National de la Transition (CNT).
Dans le décret qui a nommé Rabiatou, le CNT est désigné comme étant un organe consultatif et non législatif. N’est-ce pas là le rejet d’une des principales revendications des Forces vives, à savoir la dissolution du CNDD et son remplacement par le CNT ?
L’accord de Ouaga au point 4 : « La Création d’un Conseil National de Transition (CNT) Organe Politique Délibérant dirigé par une personne religieuse et composé de 101 membres représentant toutes les composantes de la société Guinéenne. »
Le CNT devait normalement se substituer au CNDD et conduire la Transition. On observe que ce n’est pas le cas. Faisons contre mauvaise fortune bon cœur. On voit que le CNT sera formé de trois entités : CNDD, partis politiques et société civile, soit un tiers des 101 membres pour chacune de ces trois composantes. Soit.
Les Forces vives ont ainsi fait d’énormes concessions au CNDD. Maintenant, il y a un point sur lequel elles ne devraient pas céder, à savoir que c’est le CNT qui va organiser les élections qui suivront la Transition. C’est lui qui va les contrôler, depuis l’élaboration des listes électorales jusqu’à la proclamation des résultats, en passant par la surveillance du déroulement du scrutin sur le terrain et le décompte des suffrages exprimés, et non le ministère de l’Administration du territoire. Si celui-ci a la mainmise sur les élections, ce sera la porte ouverte à toutes les fraudes. Les partis politiques se battent à mort pour arracher ce poste ministériel, non sans de lourdes arrière-pensées. Le CNT devra faire appel massivement aux observateurs internationaux qui devront être associés au dépouillement des urnes et à la sécurisation des votes.
Selon vous, quel doit être le nouvel ordre constitutionnel pouvant nous garantir l’avènement d’un Etat démocratique réel ?
Je pense qu’un régime parlementaire intégral n’est pas viable dans nos pays. De même, le régime présidentiel intégral, qui suppose le partage du pouvoir avec un Sénat puissant, ne peut pas être réalisé non plus. Il nous faut donc un régime semi-présidentiel, c’est-à-dire un régime dans lequel le Président de la République est assisté d’un Premier ministre, constitutionnel (ce qui n’était pas le cas dans la Constitution de 1990), qui est aussi chef du Gouvernement, responsable devant l’Assemblée nationale.
Le mandat présidentiel, fixé à quatre ans, sera renouvelable une seule fois (comme au Ghana et au Nigeria).
Il faudra prévoir une clause interdisant la révision de cette disposition de la Constitution, même par référendum.
Il faudra prévoir également une large autonomie des régions (le territoire national étant divisé en cinq grandes régions, ne recoupant pas les régions naturelles actuelles), dotées d’Assemblées régionales et de Gouvernements régionaux.
La diaspora peut-elle apporter sa pierre à l’édifice de la Transition ?
Quelle question ! La diaspora doit être au cœur de la Transition. Il faut éviter de faire des gens de la diaspora des citoyens de seconde zone. Nous sommes des Guinéens à part entière qui contribuons à l’effort de développement du pays, parfois mieux que ceux qui vivent au pays. Savez-vous que beaucoup de pays africains, dont la Guinée certainement, reçoivent de leur diaspora, en termes de revenus, plus que la fameuse Aide publique au développement (APD) !
La diaspora est une composante incontournable de la Transition. J’ai été effarée d’entendre le nouveau Premier ministre dire que « les Guinéens de l’extérieur ne connaissent pas les réalités guinéennes ». C’est ahurissant. Lui-même a été un diaspo pendant des décennies. Il est vrai que les Guinéens dits ironiquement « importés » qui ont réussi à « se dédouaner » après quelques années de retour au pays sont ceux qui mettent le plus de bâtons dans les roues des autres pour les empêcher de revenir. Il faut que Jean-Marie Doré fasse appel à l’expertise de tous les fils et de toutes les filles du pays où qu’ils se trouvent dans le monde.
Il est aussi indispensable que la diaspora puisse obtenir une part significative dans la composition du CNT.
A votre avis, le général Sékouba Konaté pourra-t-il sauver la Transition en rendant le pouvoir aux civils ?
Le général Sékouba Konaté est notre dernière planche de salut (loin de moi toute tentation de culte de la personnalité d’un quelconque leader). Il faut que les Forces vives et toute la société civile le soutiennent de toutes leurs forces afin que la Transition aille à son terme dans le délai prévu de six mois, que les militaires regagnent les casernes (dans un cadre restauré et totalement restructuré) et n’en sortent plus, que le pouvoir revienne aux civils de manière démocratique. Il faut qu’il résiste aux extrémistes de tous bords, aussi les militaires voyous qui veulent s’accrocher au pouvoir que la bande de cols blancs criminels qui falsifient les ordonnances présidentielles, veulent maintenir coûte que coûte le statu quo afin qu’ils continuent de piller les deniers publics. La Transition doit s’achever le 31 Juillet 2010 pour que commencent dès le lendemain les élections législatives et présidentielle.
Propos recueillis par Diallo Amadou N’Diaré L’Indépendant, partenaire de www.guineeactu.com
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