Juriste de formation, journaliste et ancien directeur de publication du quotidien ''L'Observateur'' en Guinée, Aboubacar Sakho est le fondateur du site www.aujourdhui-en-guinée.com, un portail qu’il anime depuis les Pays-Bas où il vit en exil. Ce site traite exclusivement de l’actualité guinéenne. A la faveur de la rencontre des Forces vives de Guinée avec le facilitateur Blaise Compaoré, rencontre à laquelle il a participé, Fasozine.com l’a rencontré. En fin analyste politique, il décrypte ici la crise dans son pays et jette aussi un regard critique sur la première rencontre des Forces vives avec le médiateur.
Fasozine.com : Comment est née cette crise que vit aujourd’hui votre pays?
Aboubacar Sakho : La crise est née depuis qu’un officier supérieur de l’armée a décidé de s’emparer du pouvoir un 23 décembre 2008. Au début, des promesses ont été faites au peuple de Guinée. Des promesses qui n’ont jamais été faites par un homme d’Etat dans notre pays. Ces déclarations ont été accueillies avec enthousiasme par la population, les partis politiques qui ont combattu le général Lassana Conté de son vivant, la société civile et aussi les medias. Toutes ces couches de la société ont accepté de soutenir l’officier, dans l’espoir que la transition sera courte, apaisée et assortie d’élections libres et transparentes. Dans un premier temps, nous avons estimé que le cadre formel était là. Par la suite, nous avons constaté que l’officier, qui était prêt à libérer le peuple, s’est rebiffé. Il a commencé à s’inspirer de son modèle le général Lassana Conté. Nous nous sommes donc constitués en un forum radical pour exiger son départ car il nous a tous trahis. C’est dans ce contexte que le 28 septembre est arrivé. Le capitaine a violé le serment qui consistait à ne jamais tirer sur les populations. Il était là sous le règne de Conté, il a participé à toutes les exactions contre les populations, mais nous avons décidé au départ de le soutenir dans sa volonté affichée. Avec les évènements du 28 septembre 2009, nous avons compris que si nous ne luttons pas, le chef de la junte va martyriser le peuple et instaurer une dictature. Les évènements macabres du 28 septembre ont montré qu’il n’est plus un interlocuteur crédible. L’engagement d’un officier doit être différent de celui d’un citoyen lambda. C’est pourquoi nous voulons qu’il respecte son engagement de partir et qu’il évite à la Guinée une fois de plus les évènements du 28 septembre 2009.
Comment voyez-vous la sortie de crise?
Il n’y a pas quatre chemins. Dadis Camara doit respecter toutes ses promesses. De toutes les façons, la population civile aujourd’hui est mobilisée pour affronter le capitaine Dadis Camara. Au moment où je vous parle, tous les yeux sont braqués sur Ouagadougou. La population est dans l’expectative. Selon des sources concordantes et précises, elle est prête à faire le sit-in devant le quartier général de la junte jusqu’à obtenir le départ du chef de la junte Dadis Camara. C’est par respect vis-à-vis de la communauté internationale que les Forces vives sont venues à Ouagadougou. Toute la communauté internationale a été unanime à mettre en place un comité de suivi. Elle ne l’a fait nulle part. La classe politique a dessiné à Ouagadougou le schéma de la transition. La communauté internationale va veiller sur la mise en œuvre de ce schéma. Au bout du compte, on verra si le capitaine Dadis Camara va respecter son engagement ou pas. Dans un premier temps, c’est le dialogue mais au-delà de ce dialogue, il y a une chance que l’évolution de la situation permette à tout le monde de dégoupiller la crise.
Quel espoir suscite la médiation du président burkinabè Blaise Compaoré auprès de la population guinéenne?
La présence de la crème des hommes politiques à Ouagadougou est une répétition de l’histoire. La Guinée a toujours été présente ailleurs dans le règlement des conflits en Afrique. Après l’indépendance de notre pays, le président Sékou Touré a été le médiateur du premier conflit entre l’Iran et l’Irak. Ce conflit a été résolu grâce à la Guinée. En venant à Ouagadougou, nous nous sommes mis à l’esprit que le père de la nation guinéenne va se retourner dans sa tombe. Les populations accepteront cette médiation, à la seule condition que Dadis Camara parte. Le départ du chef de la junte est la seule issue qui puisse contenter les populations. Les Guinéens ont ressenti le fait que le conflit soit en train d’être réglé à l’extérieur comme une dignité bafouée. Elles estiment que le linge sale doit être lavé en famille. Notre vœu, en tant que guinéens, est que cette médiation puisse aboutir à la paix et à la stabilité politique. Avec les évènements du 28 septembre 2009, Dadis est devenu comme une peste en Guinée. Je pense qu’il s’en rend compte. Le 28 septembre a créé un déclic. Quand vous l’écoutez à présent, vous vous rendez compte qu’il a mis beaucoup d’eau dans son vin. A un moment donné, il a dit qu’il est prêt à partir si l’opposition lui donne le nom du chef du gouvernement d’union nationale de transition. On pense que le chef de la junte ne souhaite pas l’affrontement, mais écoutera son frère d’armes le président Blaise Compaoré.
Certains observateurs de la scène politique disent que la Guinée est un pays frappé par une malédiction…
C’est une image négative que les gens emploient pour exprimer un raz le bol. La guinée n’est pas maudite. Ce sont les dirigeants qui ont conduit aux destinées du pays qui ne prennent pas en compte les aspirations du peuple. Aujourd’hui, ce pays compte d’excellents intellectuels, des personnalités qui ont fait leurs preuves ailleurs. Dire que la Guinée est maudite, c’est tenir un discours qui ne tient pas la route, qui avait été entretenu par des personnes qui, jusqu’ici avaient des accointances avec des régimes passés connus pour gagner leur pain.
A l’analyse, toute la communauté internationale est d’accord, nous avons des cadres valables qui peuvent relever le défi. Il y en a qui peuvent se rendre utiles au pays c’est pourquoi le peuple de Guinée ne veut pas rater cette occasion d’opérer un changement à la tête de l’Etat. C’est ce qui a suscité la manifestation du 28 septembre 2009. Dans aucun pays au monde, les manifestants ont forcé pour défoncer les portes du stade pour s’installer et exprimer du même coup leur raz le bol. Les manifestants ont affronté les armes pour le faire. Preuve que les guinéens en ont marre et qu’il faut appliquer la formule de mettre l’homme qu’il faut à la place qu’il faut.
Qui peut être cet homme Selon vous?
Je ne veux pas me prononcer sur cette question. Je ne suis qu’un observateur. Mais je souhaite que cette question soit posée à la population qui a entendu tous ces leaders et qui les suit de prêt. Le 28 septembre 2009 a été l’expression d’un raz le bol. Le pays a été géré par des personnalités, qui, dans le tas, ont fait leurs preuves. C’est le cas de Sidya Touré qui a été nommé au lendemain de la mutinerie de 1996 et qui a résolu les questions essentielles du moment. Les clans qui ont fait de l’anarchie et de la tricherie leur jeu favori ont eu raison de lui. Nous avions à l’époque un chef d’Etat enclin à la manipulation, qui a cédé et Sidya est parti. Après lui, les évènements malheureux de janvier 2007 ont obligé la population à réclamer de nouveaux dirigeants. C’est en ce moment que Lansana Kouyaté. Cet ancien Premier ministre a aussi fait ses preuves au sein de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) et aux Nations Unies. Lui aussi a fait ses preuves. Mais les mêmes personnes qui ont contribué à faire partir Sidya Touré ont manigancé contre Kouyaté également. Kouyaté avait négocié la construction d’un complexe comme celui de l’Hôtel Laïco du temps où il était Premier ministre. A côté de ces sommités, la mort du général Conté a permis de découvrir de jeunes talents issus de l’université nationale qui ont une carrure forte, un charisme et sur qui il faut désormais compter. Parmi eux, il y a des jeunes comme Mouctar Diallo des NFD qui a du talent, de la compétence et qui est un homme de consensus. C’est pourquoi je pense que la transition est possible et peut aboutir à des élections libres et transparentes qui permettront au peuple de choisir ses dirigeants. C’est en cela que je dis que la Guinée est loin d’être maudite.
Certaines figures des Forces vives ont été privées des débats à huis-clos lors de la rencontre avec le médiateur. Ne craignez-vous pas que cela fragilise l’unité jusque-là affichée par les Forces vives?
Ce qui est arrivé lors de la rencontre avec le facilitateur est déplorable. Au sein des forces vives, il y a des personnalités qui tiennent à leurs intérêts personnels. Chaque fois que l’occasion se présente pour poser les vrais jalons du changement, celles-ci en profitent pour semer la zizanie et le désordre. Ce qui est arrivé à Ouagadougou, on pouvait l’éviter. Lorsqu’on a demandé aux Forces vives de venir déposer leurs propositions sur la sortie de crise, jusqu’à la veille de la rencontre avec le médiateur, il n’y a pas eu de réunion préparatoire pour savoir quelles sont les personnalités qui vont se rendre au palais présidentiel. C’est en catimini qu’un groupe de leaders s’est retiré pour confectionner des listes dans l’intention d’éliminer les autres. Dans ce groupe, il y avait le professeur Alpha Condé, Jean-Marie Doré, lui-même porte-parole des Forces vives, Cellou Dalein Diallo, l’ancien Premier ministre François Fall.
Personnellement j’ai une photo de François Fall où on peut le voir avec la liste occupé à rayer des noms. Le professeur Alpha Condé a été celui qui a vendu la mèche. Une réunion de crise entre les Forces vives a eu lieu après le clash au palais présidentiel de Kosyam pour statuer sur le rapport que les Forces vives devaient remettre au président Blaise Compaoré le lendemain. Avant cette réunion, des personnalités de la société civile guinéenne ont souhaité qu’on éclaircisse le couac de la veille et qu’on lave le linge sale en famille avant que le comité de travail ne poursuive sa réflexion. Rabiatou Sera Diallo a exigé et obtenu que tous les leaders frustrés soient présents dans la salle où les travaux devaient se tenir afin qu’on situe les responsabilités. Nous nous sommes retrouvés dans une salle à l’annexe de la salle de conférence de Ouaga 2000, tous les leaders étaient présents, sauf l’ancien Premier ministre Lansana Kouyaté, qui a été lui-même victime de ladite humiliation. Au cours du débat, un des leaders, en la personne de Jean Marie Doré, a reconnu sa faute et a présenté ses excuses aux autres leaders qui ont été frustrés. Avant que le professeur Alpha Condé ne prenne la parole, Jean marie Doré s’est déplacé pour lui souffler à l’oreille de ne pas parler. Alpha Condé a néanmoins pris la parole pour dire qu’il acceptait le pardon de Jean Marie Doré, et qu’il présente lui aussi ses excuses à ses compagnons de lutte, avant de jeter en pâture un des leaders, en révélant que la réunion a eu lieu dans la chambre à coucher de Sidya Touré.
Ces divisions font le jeu du capitaine Dadis Camara…
Je ne le pense pas, et la raison est toute simple: derrière ces leaders, il y a une population déterminée à en découdre avec la junte. Lorsque le clash est intervenu, il y a des leaders qui se sont déplacés pour aller voir les leaders exclus et les appeler à la raison, leur demander de privilégier les intérêts supérieurs de la nation. Ils ont souhaité que tous sortent de Ouagadougou unis. Ces derniers ont accepté et ont pardonné ce qui est arrivé. C’est pourquoi, lors de la remise du rapport final à Blaise Compaoré, l’ensemble de la délégation était présent. La majorité des leaders exclus ont déduit qu’il s’agissait d’une question de second plan. Ils ont accepté de privilégier les intérêts de la nation. Qu’à cela ne tienne, on connait aujourd’hui ceux qui ont monté ce complot. Au moment venu, le peuple les sanctionnera.
Croyez-vous que cette médiation aura une issue heureuse?
Nous espérons que le médiateur Blaise Compaoré, avec son expérience et sa sagesse, saura raisonner le capitaine Dadis Camara. Et qu’il finira lui-même par prendre une décision qui rencontre l’assentiment du peuple.
Un mot sur la liberté de la presse en Guinée?
La Guinée a obtenu la 100e place sur les 157 pays où la liberté de la presse a été évaluée. Dadis achète les consciences des journalistes et menace ceux qui critiquent objectivement ses actions. Mes journalistes sont menacés de mort et personnellement, je reçois des menaces de morts récurrentes. Nous luttons pour que tout cela change.
Lundi, 9 Novembre 2009
Roger Niouga Sawadogo,
Fasozine
www.guineeactu.com