|
C'est un important discours que le Président Camara a prononcé le 9 février. Ce discours semble annoncer une rupture avec la méthode précédente de gouvernance guinéenne, sur un certain nombre de plans.
La qualité des cadres de l'Etat est fortement annoncée, comme jamais depuis 1958, non pas sous l'angle de l'allégeance au Pouvoir politique central, mais de l'efficacité à apporter dans le service de l'Etat guinéen. C'est nouveau, et cela mérite de retenir l'attention, car c'est une des voies du relèvement de la Guinée et de la reconstruction de l'Etat.
La référence au devoir de mémoire et pour la mémoire collective est d'une nécessité vitale pour le peuple guinéen, pour retrouver sa plénitude humaine, qui en avait fait un peuple dynamique de l'Ouest africain. Quand la mémoire d'un peuple flanche, c'est toute cette dynamique qui flanche et conduit à la médiocrité à laquelle nous avaient conduits cinquante années de larmes, de sang et de misère.
De la folie engendrée par cette évolution et cette utopie meurtrières, le Président de la République, au nom de la Nation entière, juge opportun de s' "incliner pieusement, sur les dépouilles des victimes innocentes de ces cinquante dernières années de notre existence...". C'est aussi important que cela soit dit, et doit être d'effets.
L'hommage rendu à ceux qui ont lutté depuis les années 1990, pour une Guinée démocratique et libre, est un hommage mérité. Rendu par le Président du CNDD, Président de la République, on peut espérer qu'une aube nouvelle va se lever sur notre pays.
Le retour à l'ordre constitutionnel pour la Guinée est également un passage essentiel de ce discours.
Autre innovation dans un discours du sommet de l'Etat guinéen, c’est la référence à " la diaspora guinéenne, si souvent marginalisée par nos maladresses, et pourtant, porteuse de grandes valeurs". Sur ce point, les choses n'ont jamais été dites avec autant de hauteur.
Telles sont quelques une des idées-forces de ce discours qui se termine par onze points essentiels d'interrogation qui attendent de chacun (e) des Guinéens (nes), d'y travailler afin d'apporter des essais de réponses. Ce qui conduirait à un "cadre de concertation ou de dialogue national", sous la direction du CNDD, dans la période de "Transition".
En annexe à ce remarquable discours, quelques observations me paraissent opportunes, que je vais indiquer sans ordre précis.
* Je souhaite que ce discours du Président Camara atteigne les objectifs qui sont les siens. Il doit présenter, outre son intérêt pédagogique, un intérêt pratique, c'est-à-dire une utilité en termes de gouvernance d'une nation. En effet, l'intérêt d'un discours politique n'est pas total si l'analyse ne débouche sur l'action. Cependant, à partir du moment où l'on veut agir, il est évident que le point de départ est constitué d'une situation initiale. L'examen de cette situation doit partir de l'approche d'un substrat sociologique réel, mais sûrement pas, de situation idéalisée. Qu'est-ce à dire ?
* Cela veut dire que, pour une nouvelle politique en Guinée, il faut que les nouveaux dirigeants se démarquent visiblement des responsables de la situation catastrophique guinéenne, engendrée de 1958 à 2008.
* Cela veut dire aussi, qu'on ne passe pas du cercle vicieux dans lequel nous étions, à un cercle vertueux, sans un début engagé de changement des mentalités et des comportements. Il faut qu'on commence à nous changer nous-mêmes, pour changer la Guinée. Cela ne se fera pas en quelques mois.
* Pour atteindre une certaine efficacité dans la gouvernance guinéenne, il faut enfin réunir tous les enfants de Guinée, susceptibles d'être des vecteurs de progrès pour leur pays (du manœuvre à l'ingénieur, de l'infirmière au médecin, de l'instituteur au professeur, du cultivateur à l'agronome etc.).
Pour la première fois, je l'ai dit, le discours indique clairement la diaspora. Mais il faut cesser d'opposer ceux sortis de l'Université Guinéenne, de Harvard, d'Oxford ou de la Sorbonne. Aucun d'eux n'est tombé du ciel. Ils sont tous sortis des entrailles du peuple guinéen. Chacun de ceux qui veulent s'investir dans le développement de la Guinée, devrait pouvoir le faire selon sa formation et sa compétence. C'est sur ce point qu'une certaine vigilance doit être mise en place.
* Pour obtenir une efficacité des cadres dans les rouages de l'Etat, il faut organiser une lutte contre ce que j'ai appelé dans un article sur des sites internet guinéens en 2006 : "Les titres ronflants". Il concernait ceux qui sont plus soucieux de titres académiques que de réelle formation, et qui sont devenus des faussaires de diplômes, se sont ensuite glissés dans les rouages de l'Etat, dont tout le connaît l'inefficacité. Cette tendance s'est amplifiée dans notre pays par une certaine affabulation, par des gens de bonne foi, des titres académiques.
Ainsi, je relève dans l'article : "Mon capitaine, nous sommes des officiers de réserve de l'Armée guinéenne" (guineeactu.com), d'Alpha Sidoux Barry, à propos du colonel Kaman Diaby : "Cet officier de haut rang était un ancien de Saint-Cyr en France". Qu'Alpha Sidoux me pardonne de rectifier quelque peu cette information. Mais elle se situe dans cette tendance de surévaluation qui a souvent conduit des gens, à la fraude.
Quand j'étais élève au Collège classique de Conakry, de la 6e à la terminale (1949-1956), j'ai bien connu au début de cette scolarité, Kaman Diaby qui était alors, maître d'internat avec d'autres, un peu plus tard, comme Moustapha Diallo-Toutpasse, Michel Cissé (Michel Emile). A ma connaissance, Kaman Diaby n'a jamais fait Saint-Cyr.
J'étais en France dès l'année 1957, j'ai eu des amis Saint-cyriens qui se seraient dépêchés de me dire qu'un Guinéen avaient fait leur Ecole.
Dès les années 58-59, Kaman Diaby apparaissait comme le majordome de Sékou Touré. Fernand Gigon dans "Guinée : Etat-pilote" (Edit. Plon, 1959), le présente ainsi : "...une immense statue de cuivre ambulante, vêtue comme les aviateurs de l'armée française et galonnée comme un capitaine, surgit devant le Président. Cette statue ne mesure pas moins de 1,90m et déplace plus de 100 kilos. Ce capitaine sert de majordome à Sékou Touré et en même temps de garde du corps".
Peut-être que Kaman Diaby avait fait un stage rapide dans une Ecole de sous-officiers, comme il en arrivait à beaucoup d'Africains sous la Loi-cadre 1956-1958). A la faveur des indépendances, les uns et les autres sont devenus « capitaines » dans leur pays respectif. A vrai dire, très peu d'Africains ont intégré Saint-Cyr avant 1960. Cette intégration supposait qu'on ait le Bac, plus un à deux ans de préparation.
Ce rappel montre que des itinéraires d'études ont été complètement falsifiés dans notre pays. Des capacitaires en droit, qui se prépare en deux ans sans Bac (même aujourd'hui encore), se sont présentés en Guinée comme des licenciés en droit. Certains compatriotes ont fait des Ecoles régionales d'agriculture (niveau d'entrée : 3e brevet, titre de sortie : conducteur des travaux agricoles), pour se présenter en Guinée comme ingénieurs agronomes.
Avec l'inexpérience de gouvernement de la jeune nation, confrontée à de multiples difficultés assaisonnées de mamaya politique des dirigeants, comment, avec ces nombreux incompétents, la Guinée n'aurait-elle pas plongé dans le cycle de la régression ? Le phénomène que je cite ne s'est pas produit qu'au début de l'existence de la République de Guinée : il s'est même amplifié tout au long de la période 1958-2008. Mais attention : il ne concerne heureusement pas tous les cadres guinéens.
Je n'ai pas insisté, sans raison, sur ces questions relatives aux cadres du pays. C'est sur eux qu'en principe, repose l'action gouvernementale, et cela doit supposer des cadres compétents et honnêtes, et non des faussaires sans scrupules.
J'avais déjà abordé bien des aspects de ce problème dans d’autres articles, dans le but d'une recherche de l'efficience dans l'action gouvernementale. C'est une question sur laquelle je reviendrai. Il ne me semble pas inutile que ce type de question soit examiné dans le présent contexte.
Un autre aspect du redressement de l'Etat guinéen est, qu'il faut absolument mettre fin à l'Etat-spectacle dans lequel les dirigeants guinéens sont perpétuellement, comme dans une représentation théâtrale. Cela finit par faire croire que le spectacle est au pouvoir, au détriment de l'action. Cette conception de l'Etat a été une donnée permanente, notamment au cours de la période 1958-1984. De l'Etat-spectacle, on est passé à la politique-spectacle qui, même hyper professionnalisée, trouve rapidement ses limites à résoudre les problèmes dans un monde en évolution rapide.
Ansoumane Doré
pour www.guineeactu.com
|