vendredi 24 avril 2009
A propos de l'article de Mamadou Barry : « Capitaine Moussa Dadis Camara, un homme compris du peuple mais pas des cadres. »
Ansoumane Doré

Je demeure perplexe après la lecture de ce texte de Mamadou Barry, en considérant qu'il fait positivement des propositions constructives, mais n'a pas évité ce penchant de certains cadres guinéens à l'autoflagellation.

 

En effet, pourquoi cette opposition négative du peuple et des cadres ? Mamadou Barry, en tant que cadre, a-t-il vraiment quelque chose à se reprocher dans le naufrage de la Guinée de 1958 à 2008 ? Ceux qu'on désigne globalement comme cadres, n'ont-ils pas subi eux aussi, tout au long des cinquante années de braises, les méfaits de ceux que Barry appelle l'intelligentsia ?

 

Des ignares qui n'ont eu que la barbarie comme référence pour diriger notre pays, méritent-ils d'être appelés intelligentsia du pays? A ce que nous savons, l'intelligentsia correspond à l'élite intellectuelle de la nation, qui réfléchit sur le champ scientifique et la problématique de la nation. Ce ne sont pas les logorrhées et les phraséologies interminables et sans signification pour le Guinéen lambda, qui ont été déversées sur la Guinée pendant un demi-siècle, qu'on peut parler d'intelligentsia. Ceux qui pouvaient en faire office, existaient déjà, certes en petit nombre, à la date de notre indépendance. Mais ils ont été poursuivis, que dis-je, pourchassés, jetés dans des ergastules de sinistres renoms dont Boiro, et massacrés pour la plupart. Est-il donc besoin de rappeler que l'itinéraire douloureux du peuple guinéen a bel et bien été partagé par les vrais cadres guinéens ?

 

Les quelques cadres opportunistes qui se sont mis au service des deux dictateurs qui ont régné sur la Guinée pour exploiter le pays, ne peuvent pas être représentatifs de l'ensemble des cadres guinéens. Quand je dis exploiter le pays, il s'agit bien d'une réalité, de la première à la seconde République, car en dehors du discours théorique, qui s'est concrètement attaché au bien-être du peuple guinéen ?... Un peuple ne vit pas que de mots, mais aussi d'eau, de riz, d'électricité, de soins, d'éducation et j'en passe.

 

Sous la Première République, l'exploitation minière, notamment celle de la bauxite, avec la participation du capital étranger, était déjà à plein rendement à partir des années 60 à Fria et à Kindia, la Compagnie des Bauxites de Guinée (CBG) viendra s'ajouter à ces deux centres de bauxite. La production de bauxite passe de 8,930 millions de tonnes à 10,572 millions de tonnes de 1976 à 1982. Au cours de la même période, les exportations passent de 9,075 millions de tonnes à 10,432 millions de tonnes.

 

La production de l'alumine qui avait commencé dès le début des années 60, plaçait bien la Guinée parmi les principaux producteurs d'alumine (Australie, Guinée, Guyane, Jamaïque, Surinam, Yougoslavie), du milieu des années 60 au début des années 80. Cette position conduisait la Guinée à jouer un rôle non négligeable au sein de l'Association Internationale de la Bauxite (AIB) au cours des années 70.

 

L'exploitation de l'or, de diamants etc, ajoutée aux apports financiers de la bauxite et de l'alumine ont permis à la Première République de mener sa politique de répression massive (police nombreuse, légions d'espions aux trousses des Guinéens à l'intérieur comme à l'extérieur), politique de financements de grand seigneur vis-à-vis de mouvements de libération de pays largement en avance, aujourd'hui sur la Guinée. Voilà comment était, en partie, dépensée la richesse de la nation guinéenne au détriment de sa population.

 

Enfin, la destruction des ressources forestières (bois tropicaux) par la construction d'usines bidons comme l'Usine de Sciage et de Contreplaqués de Nzérékoré (USCZ), etc. On pourrait multiplier dans d'autres secteurs les gaspillages des ressources naturelles de 1958 à 1984. Et les bras vous en tombent quand vous entendez des Guinéens affirmer, sans ciller, que la Première République avait conservé intactes les ressources naturelles de la Guinée. Cette appréciation semble faussée par le fait que les voleurs et les pilleurs de l'Etat étaient moins nombreux, plus discrets et plus tenus en laisse par le Responsable Suprême de la Révolution. Autrement comment expliquer que nul ne peut montrer d'impacts bénéfiques de toutes les exploitations minières et autres sur le développement économique et social en Guinée ? Certes, j'ai fait allusion aux dépenses somptuaires de toutes sortes qui ont englouti une partie de nos richesses, mais les constructions de villas de luxe de l'encadrement politique du pays, date de cette époque 1958-1984.

 

Sous la Deuxième République, le Chef d'orchestre du pillage du pays, au grand jour, va être le chef de l'Etat lui-même. L'exemple venant d'en haut, les gênes devant le magistrat suprême et les foudres qu'il pouvait brandir s'affaiblissaient d'année en année, au vu des pourcentages qu'il pouvait percevoir sur les affaires de ceux qui géraient l'Etat.

 

Cela avait commencé par le bradage de l'appareil productif, autrement dit des entreprises d'Etat léguées par le régime renversé en 1984. Elles étaient d'ailleurs, toutes en déconfiture, si je m'en tiens au document déjà établi en décembre 1983, intitulé « République de Guinée-Ministère de l'industrie, avril 1984 » et que j'ai eu en mains. Cette évolution, sur la période 1984-2008, avait pris une telle ampleur dans le pillage économique, que par comparaison avec la période précédente, des gens ont eu tendance d'atténuer les prévarications de 1958 à 1984.

 

Sous les deux régimes, des cadres se sont redus coupables de connivence avec les pouvoirs en place. C'est un des fondements de l'attachement d'un grand nombre de Guinéens à l'action du Président Moussa Dadis Camara et du CNDD, qui déclarent remettre toute cette situation au clair.

 

Ceux qui sont dans la disposition d'esprit que la Guinée a besoin d'être « nettoyée », ont mon soutien. Et il se trouve quelques uns pour me dire : « tu fais un appel au soutien au CNDD sans condition ». Comme c'est touchant de naïveté, une telle injonction ! Suis-je l'envoyé d'un auguste cénacle ? D'abord, je dirais que je ne suis l'envoyé de personne pour des négociations avec conditions à l'appui de ma mission. Ensuite, j'écris en citoyen libre qui sait aussi qu'en soutenant le CNDD, il reste vigilant sur ce qui pourrait annoncer des dérages que les Guinéens ont connus après 1958 et encore après 1984.

 

Pour terminer ces remarques à Mamadou Barry, j'ai envie de dire qu'en face de tous qui ont trahi le peuple guinéen par des comportements utilitaristes, la mésaventure de la Guinée de ces cinquante dernières années me fait penser au récit de Prosper Mérimée dans Tamango (1829).

 

C'était l'époque où des négriers européens se rendaient en Afrique pour capturer ou acheter des esclaves à des trafiquants locaux. Tamango, guerrier de la côte africaine, était l'un de ces trafiquants. Après avoir vendu des esclaves à des négriers, il est amené par des circonstances, à monter sur le brick de la traite de ses clients déjà chargé d'esclaves pour les Amériques. Ceux-ci, le sentant ivre d'eau-de-vie, se saisirent de lui et le mirent dans les fers comme ceux qu'il avait vendus. Ils en firent un esclave à vendre aux Amériques.

 

En pleine mer, ayant complètement repris ses esprits, il redevint le leader qu'il était sur le continent. Il fomenta une révolte en promettant à la foule d'esclaves qu'il était capable de les délivrer et de les ramener chez eux. Mais la révolte échoua dans le désespoir des esclaves en plein océan agité. Ceux-ci se mirent à vociférer tous ensemble contre Tamango :

 

«  Perfide ! Imposteur ! s'écriaient-ils. C'est toi qui as causé tous nos maux, c'est toi qui nous as vendus aux Blancs, c'est toi qui nous as contraints de nous révolter contre eux. Tu nous avais vanté ton savoir, tu nous avais promis de nous ramener dans notre pays. Nous t'avons cru, insensés que nous étions ! Et voilà que nous avons manqué de périr tous... »

 

Oui ! Comme ces esclaves en perdition, la Guinée a manqué de périr par la mégalomanie du premier Président, Sékou Touré, entouré de quelques cadres courtisans et arrivistes qui s'étaient coupés du peuple.

 

Oui ! La Guinée a manqué de disparaître sous l'affairisme, la corruption et les miasmes des produits stupéfiants de la deuxième République de Lansana Conté, entouré de cadres serviles qui n'avaient pour ambition que de brouter dans les caisses de l'Etat.

 

Mamadou Barry, vous comparez-vous à cette espèce de cadres pour vous ranger à leur côté et considérer que l'intelligentsia guinéenne s'est coupée du peuple ? Je crois que d'autres intellectuels guinéens n'acceptent pas d'être rangés dans ce panier de crabes. Ils acceptent tout au contraire, la réussite de la transition en cours en Guinée, et ne sont donc pas opposés à Moussa Dadis Camara et au CNDD.

 

 

Ansoumane Doré, Dijon, France

pour www.guineeactu.com 
 

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Vos commentaires
amyson, mardi 28 avril 2009
Avec tout le respect que je dois à Doyen Doré, j`avoue avec conviction sa partialité dans ses analyses sur les trois régimes qui ont dirigé en Guinée. Le bilan du premier régime est qualifié de négatif et vous trouvez même sa politique industrielle et celle de la lutte pour l`indépendance dans les républiques sœurs dévastatrice (je comprends cette position d’un africain adopté par la France coloniale). Aucun mot sur la gestion de ces industries par le deuxième malgré que vous reconnaissez qu`il y`avait un rapport qui donnait le bilan de fonctionnement de ces industries donc facile à les relancer après cette évaluation. Vous passez sous silence les assassinats massifs sous la seconde république et des actes inciviques comme le déterrement des rails. Ce Dadis que vous lavez avec du coton (même si moi je l`admire) a pourtant ses imperfections mais, comme il est bien né, vous préférez jouer avec les mots pour contenter tout le monde. Je ne vous apprends rien mais, lorsqu`on doit faire une analyse comparative, les mêmes paramètres doivent être étudiés de la même façon pour les éléments en présence et non de l`exhaustif pour l`un et du synthétique pour l`autre. Je reconnais qu`il y`a eu cinquante ans de gâchis et on est allé du mal en pis. Pour une fois qu`on a quelqu`un qui ose se remettre en question, rendons lui l`ascenseur en lui disant ce qui n`est pas bon, ce qu`il oublie et qui doit être dans les priorités et enfin, ce qui se fait qui doit être encouragé. Au jour d`aujourd`hui, tous les Guinéens y compris le CNDD ont par résilience oublié les questions d`électricité et d`eau. Meilleures salutations doyen!!! amysonseesay@yahoo.fr
Ansoumane Doré, dimanche 26 avril 2009
Un article est en général une occasion de rencontre de discussion, si cela se déroule dans le respect mutuel.Aussi, je dois remercier les frères qui ont pris la peine de lire ce texte et d`écrire quelques mots.Merci donc à Oumar Cissé de Bma, Bangaly Traoré, Taniko, Mohamed Camara.Pour ma part, ils m`apporte quelque choses qui peut m`aider àb tenter de mieux faire la prochaine fois. A
Cissé Oumar de Bma, samedi 25 avril 2009
On pense une chose et on écrit autre chose: après le mot intellectuels, il faut lire "pour qui" à la place du pronom relatif ``dont``.
Amara Lamine Bangoura, samedi 25 avril 2009
Intellectuels organiques,intellectuels gregaires,la difference resume le reste.A.L.B-Birmingham,AL-U.S.A
Mohamed camara, samedi 25 avril 2009
Mon Cher Dore Votre réaction me rappelle un sermon de feu El hadj Kabiné Diané qui pour souligner combien notre société avait négativement changé a rappelé a son audience que dans son enfance on ne connaissait que deux fornicateurs dans toute la ville de Kankan ; mais qu’aujourd’hui qu’il aurait peut etre au mieux seulement deux qui n’ont jamais forniqué dans leurs vies dans toute la ville de Kankan. Ceci dit je remarque que vous vous sentez toujours concerné chaque fois que les cadres, les intellectuels ou autres de l’intelligentsia sont attaqués. A mon humble avis Mr Barry aurait mieux dit « des cadres » au lieu de « les cadres » pour ne pas heurter votre fibre sensible de cadre. Mais s’il y a plus de 90% de négativité il faut comprendre que l’usage de « les » au lieu de « des » pourrait se justifier. Par ailleurs je pense aussi que c’est injuste de vouloir comparer le gâchis du régime Conte fait a nos ressources nationales a celui de Sékou Toure même s’il est vrai que ce dernier a nettement plus excellé dans la violation des droits de l’homme. La scierie de Nzérékoré était utile à tout point de vue. Le paradoxe du régime Conte a été de brader cette unité et de continuer la dévastation de nos forets pour des unités ivoiriennes moins modernes que la scierie de Nzérékoré. Le rapport auquel vous vous référez sur le tissu industriel de la guinée n’est pas non plus relevant. Il a été établi par ceux la même qui ont bradé ces unités industrielles. Je peux vous citer Aboubacar Sylla fondateur du journal indépendant qui était S/G du dit ministère, Mamadikaba Camara directeur du budget d’alors et l’actuel premier ministre directeur des investissements au moment des faits pour ne citer que ceux la. L’action du CNDD s’il est concluant prouve encore que le régime Conte ne pouvait pas forcement être la continuation du régime qu’il a balayé. Dadis bien que faisant les éloges de Conte a déjà renversé la trajectoire du régime Conte. Alors que Conte pendant 24 ans a non seulement continué les pratiques de son prédécesseur (tueries extrajudiciaires, arrestation arbitraire, massacres d’enfant) etc ; mais en a ajouté d’autres travers comme la corruption, le bradage de la totalité des ressources nationales, le narcotrafic et la dépravation des mœurs a une échelle intolérable même pour l’Afrique. Comme toujours il est toujours un régal de vous lire. Merci
TANIKO, samedi 25 avril 2009
Doyen vous etes un patriote et vous etes la preuve que patrie ne veut pas dire etre dans la patrie mais c`est aimer la patrie.DIEU VOUS BENISSE ET FASSE ENTOURER DADIS PAR DES patriotes eclairéa comme vous et sauver la guinée du syndrome de voir des Mamadou Sylla ambitionner la diriger!Quelle foutoire sera la guinée alors?
Bnagaly Traore, vendredi 24 avril 2009
Merci mr Dore,la solution pour notre pays,c`est de finir les audits publics secteurs par secteurs avant les elections,car apres 50ans d`existance notre pays est a un point zero de son developpement sur tout les plans.l`education,l`agricuture,la sante,les transports,l`administration,l`armee,la police,la justice,les institutions etc.NB:il faut la justice afin d`etablir la verite dans notre pays.
Cissé Oumar de Bma, vendredi 24 avril 2009
Un grand homme avait dit que "les paysans n`en savent pas assez pour raisonner de travers"; le sophisme est hélas, un privilège de ces pseudos intellectuels dont les problèmes de pauvreté et de développement sont le cadet des soucis.

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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