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Notre pays vient de « fêter », le 2 octobre 2008, ses 50 ans d’indépendance. C’est de toute évidence une date historique pour le peuple guinéen, et d’une manière plus générale, pour les peuples d’Afrique de l’Ouest. Mais par-delà la nécessaire célébration de cette reconquête de sa souveraineté internationale et de l’affirmation de la dignité de la nation guinéenne, il est utile aujourd’hui de s’interroger sur la conduite de l’Etat au cours de ces cinquante années d’indépendance. Pour nourrir le débat sur cette question essentielle qui intéresse autant les Guinéens que les intellectuels et les hommes politiques africains, que le choix de la Guinée en 1958 a fortement marqués, il est indispensable de revenir à quelques repères historiques. Chacun se souvient qu’en 1956, pour bloquer l’évolution inéluctable des colonies françaises vers l’indépendance, le ministre français Gaston Defferre fit voter la loi-cadre qui accordait aux colonies une semi autonomie. Entrée en vigueur en 1957, cette loi confiait un pouvoir de gestion limité aux dirigeants africains. L’arrivée au pouvoir en France du général de Gaulle créa une nouvelle situation qui aboutit au référendum de 1958 qui, entre autres, portait sur la mise en place d’une communauté entre la métropole et ses anciennes colonies. Le Parti du regroupement africain (PRA) au Sénégal, le parti Sawaba au Niger et le Parti démocratique de Guinée (PDG) firent campagne pour le « néant ». Seul le PDG réussit son pari. Dans une brochure publiée en 1978 par l’Association des étudiants guinéens en France (AEGF), nous pouvons lire : « Il y a vingt ans le peuple guinéen par le "non" historique du 28 septembre 1958 mettait fin à l’ère coloniale avec son cortège de misère, d’humiliation, d’exploitation et d’oppression. Ce fait est un exemple vivant et immensément riche de la capacité de mobilisation et de dévouement d’un peuple à une cause et à un idéal. Par ce fait, la Guinée jusque-là méconnue a fait une apparition éclatante sur la scène mondiale » Plus loin on peut lire : « Le 28 septembre 1958, malgré les intimidations du colonialisme français, le peuple de Guinée accéda à l’indépendance nationale en votant « non » au référendum gaulliste. Face à cela, l’impérialisme français décida de « punir » le peuple guinéen pour son « audace » et d’en faire un mauvais exemple. Cela commença par le départ massif des cadres européens ; le sabotage systématique des services administratifs et privés par l’administration coloniale avant son départ; la fuite des capitaux et la coupure brutale de crédits; l’hostilité de certains pays africains environnants; le boycott de la Guinée par la grande majorité des pays occidentaux sur recommandation de l’impérialisme français. » « Malgré un manque de capitaux nécessaires au développement rapide du pays et un nombre insuffisant de cadres techniques, la Guinée bénéficia : d’une population enthousiaste, prête à tous les sacrifices, confiante en l’avenir, mobilisée et prête à jouer son rôle dans tous les domaine s; d’un capital de prestige international immense à la suite du « non » courageux et historique de son peuple ; de la participation active et agissante de cadres nationalistes africains et antillais… afin de briser cette tentative d’étouffement de la jeune République. Devant la conquête de cette indépendance politique, la question importante était, dès lors, de savoir si la Guinée réussirait à relever les défis et à promouvoir son indépendance économique et sociale que réclament les larges couches populaires et tous les progressistes africains. » C’est la question essentielle. Avant d’y répondre, voyons d’abord pourquoi des trois pays - le Niger, le Sénégal et la Guinée) seule cette dernière triompha. Le PDG avait profité de la loi-cadre pour bouleverser complètement l’administration territoriale en remplaçant les chefs de canton par des commandants nommés par le gouvernement semi autonome. Aussi, contrairement au Sénégal et au Niger, la France n’eut pas la possibilité de s’appuyer sur les forces traditionnelles pour contrer le PDG. Citons Jacques Rabemananjara: « L’un des bastions du régime (colonial), son artillerie lourde, celle qu’il n’engage que dans les circonstances graves, s’appelle la féodalité africaine… Rendons hommage à Sékou Touré qui a vu clair en balayant cette chefferie. La liquidation de cette féodalité lui a permis le 28 septembre de prendre l’indépendance de son pays… Rien n’est plus vrai. Sékou Touré eût partagé le sort de Bakary Djibo s’il n’avait pas su démanteler, pulvériser à temps le cadre vermoulu des notables impopulaires et rétrogrades. » La deuxième raison du succès fut l’émergence d’une véritable union nationale. Barry Diawadou et le PRA, dans un grand élan patriotique, refusèrent de faire le jeu du pouvoir colonial. C’est donc sous le signe de l’union sacrée que le peuple guinéen accéda à l’indépendance. En 1958, les Guinéens ont su faire leur unité. C’est pourquoi ils ont triomphé. Quant à la question fondamentale posée par l’AEGF, l’Histoire y a répondu: malgré ses immenses potentialités tant matérielles qu’humaines, la Guinée est à la traîne de l’Afrique de l’Ouest. Il ne s’agit donc pas, pour nous, de nous étendre sur la situation vécue par le peuple durant ces cinquante ans. Hélas tout le monde la connaît. Nous allons plutôt analyser certains aspects du comportement des pouvoirs qui se sont succédé depuis 1958. La première remarque importante est le refus de tirer profit du vécu passé. Le PDG a rejeté en bloc tout ce que le régime colonial avait laissé, sans aucun discernement. Alors que le comportement responsable aurait été de faire le bilan de la période coloniale pour tirer profit de ce qui pouvait servir : l’organisation administrative, les services techniques et les plans de développement. On a jeté le bébé avec l’eau du bain. D’où une politique d’improvisation systématique, d’amateurisme et de manque de suivi. Le régime de Lansana Conté a fait exactement la même chose. Il a, lui aussi, fait table rase de tout ce qui avait été entrepris sous la Ire République. C’est le signe évident d’un manque de culture historique ou de culture tout court de la part de certains décideurs. En effet toute expérience historique ne se résume pas seulement à l’action du pouvoir, il y a aussi le vécu populaire, l’expérience vécue par le peuple. La colonisation avait eu le seul mérite d’avoir mis en place une administration performante où les informations allaient de bas en haut et de haut en bas : les commandants de cercle envoyaient au gouverneur des rapports trimestriels, semestriels. L’Administration disposait ainsi en permanence d’éléments d’information sur la situation de l’ensemble du territoire. Il en était de même des rapports spécifiques par secteur, branches, etc. Le gouverneur Roland Pré - dernier gouverneur de la Guinée française - présenta au Conseil général, le 18 octobre 1949, un véritable programme de développement. Il aurait donc fallu examiner attentivement ces expériences et en tirer ce qui pouvait servir. La IIe République eut le même comportement. La première République avait lancé un certain nombre d’initiatives dans le domaine de l’agriculture, notamment les Fermes agropastorales d’arrondissement (Fapa). Il aurait fallu faire le diagnostic de ces Fapa, analyser les insuffisances et les dysfonctionnements, pour les améliorer et en faire l’élément essentiel d’une véritable politique de développement. Il en était de même de l’enseignement de la langue nationale. Développer les langues nationales est une nécessité pour permettre aux populations d’avoir accès à la connaissance. Cela suppose de disposer des instruments pédagogiques et humains. L’échec de l’expérience baptisée « coco/lala » aurait dû être analysée pour débarrasser l’expérience de tout son aspect négatif et en tirer ce qui pouvait être retenu de bénéfique pour la sauvegarde de notre culture. Concernant les entreprises publiques, un bilan exhaustif aurait permis de dégager une véritable politique industrielle. Les dysfonctionnements étaient dus à des causes diverses (mauvaise gestion, mauvaise orientation, mauvais choix de l’objet…) Au lieu de cela, on a tout « privatisé », en réalité, tout « liquidé » et bradé. On a abouti à ce non-sens : l’Etat se désengage totalement pour laisser soi-disant place au privé; mais le privé n’investit nullement. D’où une absence totale de toute possibilité d’industrialisation. Autre conséquence : la Ire République avait réalisé d’importantes études de faisabilité de projets. Ces études furent jetées aux oubliettes. Or voilà qu’aujourd’hui, le pays dépense encore des fortunes pour faire les mêmes études. Voilà passées en revue quelques tares qui ont contribué à hypothéquer l’avenir économique du pays. Les autres tares ont pour nom : L’absence de libertés démocratiques, la mauvaise gouvernance, la déchirure du tissu social et de l’unité nationale. On a érigé l’ethnocentrisme à la place de l’unité nationale qui a prévalu lors de notre accession à l’indépendance en 1958. Si on peut uniquement mettre au crédit de la Deuxième République la liberté de la presse (malgré les entraves) on peut dire qu’elle a revêtu tous les aspects négatifs de la Ire République sans en avoir les aspects positifs. En effet, la première République avait donné une réelle fierté aux Guinéens. Elle a largement contribué à la libération des colonies africaines. Des dirigeants comme Nelson Mandela et Thabo Mbeki reçurent une formation militaire en Guinée. C’est en Guinée que fut créé le Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA). La diplomatie guinéenne s’était fait un porte-parole actif de la cause du peuple algérien au sein des Nations unies. Le nationalisme de la première République avait une base réelle et si elle n’a pas développé le pays elle a toutefois laissé intactes ses richesses. C’est le contraire de la deuxième République : pillage systématique des richesses sans développement ; nationalisme de façade et absence totale de prise en compte de l’intérêt général. Pr Alpha CONDÉ Président du Rassemblement du Peuple de Guinée Source : '' Matala '' Le temps de l''Afrique '' Hors Série numéro 1
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