En avril dernier, à la fin d’une interview, des journalistes m’ont demandé un message à mes compatriotes, concernant la vie sociopolitique du pays. Je leur ai dit deux choses.
Premièrement, cherchons à mieux nous connaître en vue d’améliorer nos mentalités. Deuxièmement, observons ceux qui se bousculent pour le pouvoir et choisissons le meilleur d’entre eux. Par exemple, un leader qui aspire au pouvoir à cause des richesses ou des honneurs (les bains de foules, les tapis rouges, les titres ronflants), pour favoriser un tel ou pour se venger d’un tel, est celui qui mérite le moins notre considération : Faisons en sorte qu’il meure sur sa soif du pouvoir. (Qu’Allah maudisse tous ceux qui ont de telles intentions !) Tournons-nous vers celui qui se bat seulement parce qu’il est convaincu que son programme est le meilleur, celui dont le but ultime est de faire de la Guinée une référence dans le monde.
Depuis, je ne cesse d’imaginer les mesures concrètes que prendrait un tel leader, une fois élu. Entre-temps un article titré « Si j’étais Dadis… » paru sur le net : Je m’inspirai de son style pour m’exprimer à la première personne, ceci étant plus aisé (merci à notre frère de sa bonne initiative). Voici donc quelques mesures que je prendrais si j’étais le Président élu. Toutes portent sur la bonne gouvernance ; les réformes techniques feront l’objet d’autres analyses. Pour être vif, par endroits je fais exprès d’utiliser l’indicatif (le futur simple) bien que parlant au conditionnel.
Restructuration de l’administration et rigueur dans les nominations
1. Réduire le nombre de postes ministériels au profit des directions nationales : Si j’étais le Président élu, mon gouvernement aurait moins de 20 ministères. Par contre, les structures internes en seront très élargies. Il y aura autant de directions, d’instituts, d’offices nationaux qu’il sera nécessaire. L’idée est d’avoir des ministres expérimentés, avec une vaste culture générale doublée d’une excellente faculté d’analyse et de coordination. Sous leur supervision seront des directeurs nationaux avec des connaissances (théoriques et pratiques) très approfondies de leurs secteurs respectifs et armés d’un dynamisme remarquable. Ces derniers seront le moteur du système. En plus de l’efficacité, un avantage majeur de cette structure sera de réduire les dépenses de l’État.
2. Mener des enquêtes de moralité avant les nominations : Choisir des cadres compétents et intègres sera ma priorité, si j’étais le Président élu. Avant de désigner un cadre pour une fonction de responsabilité j’aurais acquis des preuves de son intégrité. Sans en faire un calque servile, j’explorerai la méthode américaine : une équipe restreinte de personnes de confiance se chargera donc de mener des enquêtes sur tous les candidats et candidates aux hautes fonctions de l’État.
Rigueur dans la gestion des deniers publics
3. Donner l’exemple aux autres : La rigueur commencera par moi-même. Le Chef de l’État doit en effet servir de modèle à émuler. Il ne doit ni se prévaloir de la notion de « dépense de souveraineté » pour se livrer à des malversations, ni de ses fonctions pour violer la loi. Il ne peut demander à personne de faire ce que lui-même ne fait pas, ni interdire ce que lui, il fait. Le sachant, je me comporterai en conséquence et exigerai que mon exemple soit suivi.
4. Instituer un serment de probité : Tout responsable (du Président de la République au sous-préfet, du ministre au chef de section) devra s’engager par écrit à ne jamais s’approprier illicitement d’un bien public ou privé, fût-ce une simple aiguille ; ne jamais se mêler de près ou de loin à des malversations de quelque nature que ce soit ; ne jamais cautionner ou dissimuler de tels actes de la part d’autres personnes, fussent-elles ses propres parents ; surtout à inviter sur lui en cas de manquement délibéré à cet engagement le châtiment du peuple et la malédiction de Dieu.
Je jure qu’en lisant ces lignes certains crieront : « Peine perdue !... Beaucoup de gens ont pris des engagements sans les respecter ! » D’autres : « C’est trop !... Nous voulons de bénédictions et non de malédictions dans notre chère Guinée ! » Aux premiers je répondrai : « Justement !... Le cas échéant, avec un écrit il sera plus facile de les confondre et les châtier ! » Aux seconds j’opposerai ce dicton : « Aux grands maux les grands remèdes. » Considérant l’évolution du pays depuis 50 ans, seules des mesures radicales pourront permettre un redressement. S’agissant de la malédiction, notre Créateur même nous recommande cette voie quand les difficultés atteignent un certain niveau. Un bel exemple en est cette polémique qu’Il trancha en donnant l’inspiration suivante au leader de l’une des factions :
[Maintenant] que tu en es bien informé, tu n'as qu'à dire : « Venez, appelons nos fils et les vôtres, nos femmes et les vôtres, nos propres personnes et les vôtres, puis proférons exécration réciproque en appelant la malédiction de Dieu sur les menteurs. » (3:61)
5. Établir un système intransigeant de contrôles : Si j’étais le Président élu, je combattrais la mal gouvernance en amont et en aval, en développant le civisme mais aussi en accentuant les contrôles. Je créerai un ministère à la présidence spécialement chargé du Civisme et des Contrôles (Mcc). Partout où le civisme n’aura pas suffi, les contrôles et les sanctions feront le reste ! Toute personne prise dans une malversation répondra de ses actes devant la justice. Celles qui auront la malchance d’être prises les premières serviront d’exemples aux autres. En quelque sorte, de par ses fonctions, Mcc signifiera « ministère de la Carotte et des Chicottes ».
6. Déclarer ses biens personnels : Le Président et tous les hauts cadres déclareront leurs biens, tant en Guinée qu’à l’étranger, avec les documents administratifs y afférent, en vue de permettre d’éventuelles vérifications. Pour respecter leur vie privée, les données ne seront pas publiées mais simplement consignées au sein du ministère du Civisme et des Contrôles.
Éducation civique : Mise au point des mentalités
7. Faire comprendre aux masses les effets de nos habitudes : Il est étonnant de voir d’honnêtes gens adopter des comportements très nuisibles à la société, pour la seule raison qu’ils ignorent les conséquences de leurs actes. Par contre, des actes hautement bénéfiques sont souvent négligés, voire réprouvés. Le changement de mentalités commencera donc par distinguer dans nos habitudes ce qui nous sert d’avec ce qui nous dessert.
8. Instituer un cadre viable d’instruction civique : Il faudra donner aux masses les outils nécessaires pour développer leur civisme. À cet effet, tous les programmes scolaires incluront au moins une matière relative au civisme. Dans le même temps, on fera préparer une brochure pour tous les citoyens actifs. Ce document aura une version générale et une version spéciale (pour certaines professions : justice, forces de défense, forces de l’ordre).
Parallèlement à ces deux mesures, le ministère du Civisme et des Contrôles mettra au point un programme de conférences à animer par de hautes personnalités guinéennes et étrangères (membres du gouvernement, leaders politiques, fonctionnaires internationaux) dans tous les établissements d’éducation. Lorsqu’à bas âge on rencontre une grande personnalité, il se produit quelque chose de magique qui ne quitte jamais la mémoire. Même adulte, on garde intact le souvenir de la rencontre : « C’était un jeudi, par exemple, et ce jour il nous a dit… ».
J’encouragerai, en plus, les écrivains et les artistes à produire des œuvres sur le civisme, les chefs religieux à en faire une priorité dans leurs sermons.
9. Récompenser les actes de civisme : Si j’étais le Président élu, j’instituerais des prix dans divers domaines pour récompenser les actes notables de civisme.
10. Bannir la démagogie, l’opportunisme et l’ethnocentrisme : Parmi les multiples fléaux à combattre, je m’attaquerai en premier lieu à ces trois. Entre autres mesures contre la démagogie, je bannirai les photos et autres images du Président de la République dans les lieux publics ; au lieu de ces représentations, ceux qui voudront des symboles d’adoration ou des objets de décorations pourront afficher leur propre serment de probité dans leurs bureaux. Évidemment on n’entendra jamais le nom du Président attribué à des institutions, des édifices ou des événements. Également bannis seront les discours longs et pompeux, les flatteries et les applaudissements intempestifs. Si le peuple veut célébrer mon travail – il en a le droit parce qu’en le faisant il encourage d’autres à suivre mon exemple –, il devra attendre ma disparition (ou la fin de mon mandat tout au moins), car autrement il se priverait, lui-même, de bien d’autres choses que je ne pourrais plus faire, par sa propre faute : Les flatteries au chef ne font qu’abaisser ses capacités. Si j’étais le Président élu, je remplacerais la démagogie par le travail sérieux.
L’opportunisme est grandement responsable de notre retard économique, en ce sens qu’il a des conséquences multiples. En plus du détournement, de la corruption, l’opportunisme des cadres affecte la répartition du travail. En décembre 2007, répondant au rendez-vous d’un directeur national, lors d’une visite à Conakry, j’ai trouvé celui-ci occupé à deux ordinateurs et trois téléphones (dont deux portables), alors que son adjoint se tournait les pouces dans un fauteuil en face de lui, comme un simple visiteur. Ainsi, les responsables au sommet accumulent à leur niveau plusieurs tâches, y compris celles de leurs subalternes, parce que c’est à travers elles qu’ils font « suinter » quelque chose à leur profit, disent-ils. Eh bien, si j’étais le Président élu, les choses changeraient instantanément. Quiconque fera « suinter » la moindre goûte de quelque chose s’en verra noyé du coup.
Quant à l’ethnocentrisme, je l’abattrai avec le glaive de l’oubli : Ne jamais y penser, jamais s’y prêter, ne jamais en parler.
Mahmoud Ben Saïd
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PS : Si j’étais élu Président de la République dans le courant de l’année 2009, démocratiquement et sans heurts, je voterais Dadis au terme de mes deux mandats – pourvu qu’il soit le meilleur d’entre les candidats. Soyez-en rassuré, capitaine ! Comme la vôtre, ma parole n’est pas une montagne ; mais, j’en remercie Dieu, elle n’est pas non plus un nuage.
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