mercredi 10 décembre 2008
« Le changement en gestation difficile », a dit Thierno Dayédio Barry de L’Indépendant
Ansoumane Doré

Oui, Thierno Dayédio Barry a raison de parler de cette question, et c'est vrai qu'elle turlupine les Guinéens depuis longtemps. Mais pensez-vous, mon cher compatriote, qu'il y a vraiment « changement en gestation », même difficile ?

Pour qu'il y ait gestation, encore faut-il, qu'il y ait eu conception. Les velléités de réformes de l'Etat guinéen n'ont jamais été plus loin que le temps d'un discours, dont aucun mot n'a, en premier lieu, jamais convaincu l'orateur, à plus forte raison, passé la rampe du lieu du discours. Conception d'un changement de la part de ceux qui gouvernent la Guinée ?... Je n'en suis pas sûr et je ne suis certainement pas le seul.

Le retour en arrière que fait Barry sur cette question n'est pas sans intérêt, non pas pour accuser tel ou tel responsable de l'occasion manquée de l’après-évènement de janvier-février 2007. A force de rappeler er d'insister sur ces évènements et leurs suites, on peut penser pouvoir contribuer au déblocage des mentalités de tous côtés en Guinée.

C'est pourquoi, il est utile de  revenir, et encore, sur cette période. Mais parler de difficile gestation de changement à l'heure actuelle, laisse songeur. Je répète que je n'en suis pas sûr de la part du pouvoir en place et de ses tenants, qui ne souhaitent que la prolongation du statu quo guinéen. Ou s’'ils ont en tête un plan de changement, il ne s'agit pas de celui qu’imagine la majorité des Guinéens.

Pour le camp présidentiel il s'agit, sans nul doute, de changement de type clanique ou dynastique suite à la disparition de celui qui n'a été qu'un dynaste, qui a renversé en 1984, la  dynastie en consolidation de son souverain. Par remords et pour réparer son ingratitude, il en est venu à donner le nom de ce souverain suprême au palais présidentiel, pour se placer sous sa protection tutélaire, car, il avait découvert et retenu de lui, plus tard, une chose, c'est : « Quand on a le pouvoir politique, on ne doit plus jamais le lâcher ».

Mais le monde étant ce qu'il est, c'est-à-dire plein d'emmerdeurs, il faut faire semblant de jouer le jeu pour être tranquille. C'est facile, on peut trouver des juristes qui ne demandent qu'à bosser, pour nous constituer une armature de lois comme tout le monde : Loi fondamentale et toutes les gammes d'autres lois, assemblée nationale et toutes autres reproductions d'institutions républicaines d'ailleurs.

Que toutes ces institutions n'oublient surtout pas de parler, de temps en temps, de changement, sans se croire forcées de trop insister là-dessus. "Quelle caricature ?", diront les mêmes sceptiques. Eh oui ! Çà en a tout l'air, mais c'est cela la réalité autour du changement espéré par les Guinéens.

Dans ce contexte, comment ce changement peut-il s'opérer par des Guinéens, envahis par le fatalisme, et qui font intervenir, à tout propos, la puissance divine dans les combinaisons politiciennes des hommes ?

En effet, il est courant d'entendre que si tel sous-officier de troupes coloniales est arrivé à la magistrature suprême du pays, cela n'a pu se faire que par la volonté de Dieu et qu'il faut se tenir là. Mais se plaçant dans un tel cadre de croyance, a-t-on pensé à tous ces incroyants et à tous ces athées qui, au long de l'Histoire de l'Humanité, ont accédé au pouvoir sans avoir jamais invoqué le nom de Dieu ? Je suis croyant en Dieu, je crois au Prophète Muhammad (psl), son Messager, mais, je pense qu'il faut  absolument rejeter le mélange hypocrite de la religion et de la politique. Ce mélange n'a pour but que de constituer du bétail humain  à conduire par quelques malins.

De par les religions révélées, les messages de Dieu, nous sont  parvenus (musulmans ou chrétiens) par les Prophètes. Nous avons à choisir entre la voie du Bien et celle du Mal, et nous sommes comptables de la voie que nous aurons librement choisie. C'est ce que des dirigeants politiques et des intellectuels, dans des pays du niveau de la Guinée, devraient expliquer au peuple, sans être des théologiens ni tomber dans l'athéisme.

Ce n'est malheureusement pas ce type de formation des masses, sur lequel l'accent est mis pour les tirer de l'obscurantisme et du fatalisme. Aussi la situation actuelle pourrait-elle encore perdurer longtemps, tant que l'éducation du peuple n'aura pas été abordée sur les aspects soulevés ci-dessus et qui l'enserrent  mentalement dans une condition captive depuis cinquante ans.

Le riche témoignage de Bocar Baila Ly et la longue interview du Colonel Facinet Touré, même si celui-ci soulève beaucoup d'interrogations, démontrent, tous les deux, la nature « stationnaire » du pouvoir guinéen, engendré par la philosophie du totalitarisme qui l'a porté sur les fonts baptismaux.

Alors, encore une fois, parler de changement dans un tel cadre, paraît parfois comme une légitime aspiration collective sans plus. Les élections législatives, qui ont été  annoncées, attendues et qui devaient constituer le point de départ du changement, ont été, une fois de plus, rapportées sine die, et chacun s'est, de nouveau, remis à l'hypothèse d'un nouvel horizon.

Cette longue attente des Guinéens, je dirais même cette espérance,  me rappelle ce qu'écrivait, une militante communiste française, Dominique Desanti, dans les années 70, dans « Les Staliniens – Une expérience politique, 1946-56 » (Lib. Arthème Fayard,195) : « Comment à chaque tournant de l'Histoire, à chaque échec des prévisions marxistes, on retrouve l'espoir du changement fondamental, ligne d'horizon qui se déplace à mesure qu’on avance ? Et comment tout peut s'effondrer sous les coups du réel, vous acculant au dilemme : accepter de continuer, cette fois les yeux ouverts, et sachant tout, ou s'arracher à ce qui était, à ce qui, lors de l'arrachement, est encore votre vie ?»

Sans être des Staliniens encore aujourd'hui, je crois que nous, Guinéens, en sommes l'image là. Devenus dogmatiques, non pas athéistes, mais fatalistes. Des fatalistes qui rattachent tout à la religion, mais curieusement, dans un cadre de vie très matérialiste. Cet état des mentalités ne peut que satisfaire ceux qui tirent profit de cet obscurantisme dans lequel nous nous sommes laissés enfermés.

Il faut encore revenir sur le rappel du passé, comme l'a fait Thierno Dayédio Barry, car il conditionne fortement les mentalités dans notre pays.

J'ai noté que quelque soit le niveau de formation et de compétence des Guinéens qui sont entrés dans la politique active, ils ont souvent été victimes d'un mal qui les a emportés inexorablement. Ce mal a pour cause l'approche mystique du pouvoir politique. Cette approche a marqué partout des hommes qui ont été éduqués dans un environnement de totalitarisme politique.

 Le leader y est déifié. Tout part et tout aboutit à lui (voir le témoignage éclairant de Bocar Baila Ly : La Guinée indépendante, 50 ans après !). Des hommes éduqués dans un tel système (sauf exception), finissent par croire, (l'instinct de survie le commande d'ailleurs), que si l'on a compris le schéma du pouvoir du leader-potentat omniscient, tout ira pour le meilleur des mondes.

Cela me ramène à la courte expérience de la Primature de Lansana Kouyaté. Celui-ci qui avait accumulé une riche expérience professionnelle à l'extérieur, n'a pas pu, à son accès à la Primature en Guinée, se dégager de l'approche mysticiste du pouvoir en Guinée. Cela ne devait certes  pas être facilement mais ses conditions particulières d'accès à ce poste, auraient pu jouer en sa faveur. Il ne les a pas utilisées pleinement, à mon avis, et je crois que c'est ce qui a constitué son handicap. Il n'a pas pu s'affranchir de la perception du pouvoir qui avait marqué ses années de formation.

Ce sont les seuls types de remarques que j'avais formulées à son encontre en ajoutant que son environnement ne devait pas être facile : harcèlements soutenus sur la période des quinze mois, pièges tendus par l'entourage présidentiel, environnement gouvernemental malsain et couronné par le manque de solidarité lors du limogeage. Tout ce qui s'écrivait sur cette expérience de Lansana Kouyaté était assimilé par ses thuriféraires comme de la vaine critique, dès lors que ce n'étaient pas des louanges.

Pour eux, les vertus cardinales de l'entourage d'un homme politique, c'est de développer les flatteries éhontées dans lesquelles, le héros finit par tomber. Ce n'est pas qu'à Lansana Kouyaté seul, que les traquenards ont été dressés mais tous les Premiers Ministres de Conté, mais plus à lui encore qui ne devait pas  son poste qu'à la seule volonté du Président. Il aurait dû savoir que celui-ci et son entourage le lui  feraient payer.

Le rappel de tous ces aspects qui constituent les sources permanentes de l'inconsistance de la gouvernance et de l'évanescence de tout changement dans notre pays, doit être fait. Et l'actuel Premier Ministre Ahmed Tidiane Souaré doit certainement être happé, depuis son arrivée, par le même grouillement des mêmes sangsues des eaux stagnantes de la gouvernance guinéenne. D'où le quasi silence qui entoure sa Primature. Ce n'est donc pas un signe de changement majeur.

Il faudra cependant qu'au delà de la simple rhétorique, les Guinéens de bonne volonté (Partis politiques, syndicats, société civile, association) en viennent sérieusement à envisager une assise nationale pour le changement.

Ansoumane Doré
pour www.guineeactu.com

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Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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