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 | Amara Moro Camara / Fodé Tass Sylla |
On se rappelle que le 10 Novembre dernier, un arrêté du tout nouveau Ministre de l’Information et de la Culture Cheick Fantamady Condé nommait des cadres dans les différentes structures de son Département ? Parmi les heureux nominés, notre collègue et ami Fodé Tass Sylla a été promu Rédacteur en chef du journal télévisé. Seulement, depuis quelques semaines, des rumeurs font état d’une suspension de notre confrère. Pour en avoir le cœur net, nous avons rencontré l’intéressé dans les locaux de la RTG Koloma. 2e partie de l’interview !
En tant que référence en matière de télévision, quelle lecture faites-vous aujourd’hui des différents billets et éditoriaux qui tournent en boucle sur les ondes de la radiotélévision nationale ?
Fodé Tass Sylla : Laissez-moi vous dire que cela est une manœuvre scandaleuse. La Guinée a eu des morts le 28 septembre. Moi, je ne cherche pas à juger ou accuser qui que ce soit entre le CNDD et les Forces Vives…, telle n’est pas ma préoccupation. Je dis simplement qu'un seul Guinéen qui est mort, a pour moi la même valeur que 12 millions de Guinéens. Un seul Guinéen qu’on perd, ce n’est pas un Coréen, ni un Philippin, encore moins un Rwandais, c’est un Guinéen qui équivaut à 12 millions de Guinéens. Quand on est dans un tel contexte, ce n’est pas le moment d’envoyer des rafales verbales, des discours guerriers, des propos bellicistes… Ce n’est pas cela l’essentiel pour une télévision de service publique. Le temps politique et le temps sociologique exigent des responsables des médias de calmer les gens, d’aller à l’apaisement. Puisque, de toutes les manières, se frapper le biceps, ça ne pourra qu’amener la violence. Et la violence entraîne toujours la violence.
Et lorsque ça va péter demain, ce seront nos tantes, nos sœurs, nos mères, nos frères, nos oncles qui ne peuvent pas courir, qui vont mourir. Et au finish, on va s’asseoir à la table pour dialoguer et trouver une solution apaisée.
Je pense au Rwanda : l’avion du président Juvénal Habyarimana a été abattu, mais 800 mille Rwandais ont péri à sa suite. Aujourd’hui, les autorités rwandaises se sont retrouvées pour se réconcilier avec la France, qu’on avait accusée d’être derrière ce génocide honteux et absurde. Le cas libérien est encore vivant dans l’esprit de tout le monde. Le président Samuel Doé est parti, mais combien de personnes ont été massacrées après. Idem pour la guerre civile en Sierra Léone, tout près. Lorsqu’on a suivi toutes ces expériences et qu’on vous confie la rédaction politique du journal télévisé de la République, il faut faire un recul responsable sur soi-même et considérer l’immensité de la responsabilité : tous les Guinéens regardent leur télé, il ne faut pas blaguer avec ce qui doit être diffusé là. On peut mettre le feu au pays même avec un simple mot déplacé. Mais cela, il faut être suffisamment responsable pour le savoir.
Ce qui les a choqués, c’est qu’ils n’ont pas vu l’ancien Fodé Tass : celui qui était là à jouer à l’aboyeur public numéro un. Celui qui est là aujourd’hui est politiquement et socialement mûr. On ne peut plus l’utiliser à des fins inavouables. J’analyse, je saisis le temps politique et le temps sociologique. J’observe posément avant d’agir. C’est pourquoi, j’ai été très clair avec eux, dès le départ. Ils ont pensé pouvoir m’utiliser, alors que je suis loin d’être un outil pour n’importe qui.
En professionnel doublé d’homme d’expérience, quels conseils pouvez-vous prodiguer à la jeune génération de journalistes évoluant à la télé et ailleurs dans d’autres médias ?
Fodé Tass Sylla : Les jeunes doivent savoir que la Guinée est le seul et l’unique cordon qui nous lie. On n’a qu’une seule Guinée. C’est cette Guinée seulement qui nous réunit et dont nous pouvons être fiers. C’est cette Guinée seulement qui ne peut pas nous renvoyer. C’est cette Guinée seulement où on ne peut pas nous demander de carte de séjour. Cette Guinée-là, il faudrait que tous nos comportements, tous les mots qu’un journaliste puisse produire, en toute responsabilité, amènent à l’apaisement et à l’unité de cette Nation unique. Parce que si elle brûle, nous serons ailleurs. Et ailleurs, on ne sera jamais ce qu’on est.
Si un seul de mes mots devait mettre la haine, la violence et le feu dans ce pays, j’aurais regretté d’avoir été à l’école, parce que c’est la Guinée qui m’a formé. Toute violence - verbale ou physique - est une irresponsabilité, quels que soient les arguments que leurs auteurs sortiront.
Je lis certains sites internet que je qualifie d’ailleurs de « Mille Collines », tellement la haine y est effarante. Quel que soit l’argument que ces auteurs emploieront, si un seul de leurs mots fait brûler le pays, pour quelle que raison que ce soit, c’est irresponsable et condamnable devant l’Histoire. En intellectuel, je ne le ferai jamais.
Je ne suis pas là à juger en tant que journaliste : le journaliste n’est pas gendarme. Je ne suis pas là à prendre cause, le journaliste n’est pas militant, je ne suis pas là pour défendre quelqu’un, le journaliste n’est pas un mendiant ni un griot encore moins un commerçant. Je suis là à voir et à choisir la Guinée, d’une manière claire et responsable.
Et c’est ce que je subis comme ça, aujourd’hui. Je ne vois que la Guinée, professionnellement, et j’ai des cornes pour ça, je suis têtu pour faire valoir cet idéal. Je vois la Guinée. Parce que quand elle tangue et tombe, ce sont mes oncles, mes tantes, mes pères et mes cousins qui porteront leurs matelas sur la tête et TV5 les filme pour les exhiber à la face du monde entier. Je ne veux pas de cela.
Je ne veux être ni bourreau ni victime. J’aiderai la Guinée à aller à l’apaisement par mes petites capacités. Quand je vois certains se cogner en disant que : « tel est plus beau, tel est vilain… », je les vois puérils, irresponsables. Parce que si le pays brûle, cette plume du journaliste ou de tout autre auteur du feu devrait être jugée au tribunal de la Haye, un jour. Mais comme à l’heure de l’électronique, les documents ne disparaissent pas, on photocopiera beaucoup de documents pour la CPI demain. Et je ne souhaiterais pas figurer sur cette liste honteuse et irresponsable.
Propos recueillis par Amara Moro Camara pour www.guineeactu.com
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