dimanche 10 janvier 2010
« Je ne veux être ni bourreau ni victime ! », déclare le Rédacteur en chef du JT, Fodé Tass Sylla (2e partie)
Amara Moro Camara / Fodé Tass Sylla

On se rappelle que le 10 Novembre dernier, un arrêté du tout nouveau Ministre de l’Information et de la Culture Cheick Fantamady Condé nommait des cadres dans les différentes structures de son Département ? Parmi les heureux nominés, notre collègue et ami Fodé Tass Sylla a été promu Rédacteur en chef du journal télévisé. Seulement, depuis quelques semaines, des rumeurs font état d’une suspension de notre confrère. Pour en avoir le cœur net, nous avons rencontré l’intéressé dans les locaux de la RTG Koloma. 2e partie de l’interview !

En tant que référence en matière de télévision, quelle lecture faites-vous aujourd’hui des différents billets et éditoriaux qui tournent en boucle sur les ondes de la radiotélévision nationale ?

Fodé Tass Sylla : Laissez-moi vous dire que cela est une manœuvre scandaleuse. La Guinée a eu des morts le 28 septembre. Moi, je ne cherche pas à juger ou accuser qui que ce soit entre le CNDD et les Forces Vives…, telle n’est pas ma préoccupation. Je dis simplement qu'un seul Guinéen qui est mort, a pour moi la même valeur que 12 millions de Guinéens. Un seul Guinéen qu’on perd, ce n’est pas un Coréen, ni un Philippin, encore moins un Rwandais, c’est un Guinéen qui équivaut à 12 millions de Guinéens. Quand on est dans un tel contexte, ce n’est pas le moment d’envoyer des rafales verbales, des discours guerriers, des propos bellicistes… Ce n’est pas cela l’essentiel pour une télévision de service publique. Le temps politique et le temps sociologique exigent des responsables des médias de calmer les gens, d’aller à l’apaisement. Puisque, de toutes les manières, se frapper le biceps, ça ne pourra qu’amener la violence. Et la violence entraîne toujours la violence.

Et lorsque ça va péter demain, ce seront nos tantes, nos sœurs, nos mères, nos frères, nos oncles qui ne peuvent pas courir, qui vont mourir. Et au finish, on va s’asseoir à la table pour dialoguer et trouver une solution apaisée.

Je pense au Rwanda : l’avion du président Juvénal Habyarimana a été abattu, mais 800 mille Rwandais ont péri à sa suite. Aujourd’hui, les autorités rwandaises se sont retrouvées pour se réconcilier avec la France, qu’on avait accusée d’être derrière ce génocide honteux et absurde. Le cas libérien est encore vivant dans l’esprit de tout le monde. Le président Samuel Doé est parti, mais combien de personnes ont été massacrées après. Idem pour la guerre civile en Sierra Léone, tout près. Lorsqu’on a suivi toutes ces expériences et qu’on vous confie la rédaction politique du journal télévisé de la République, il faut faire un recul responsable sur soi-même et considérer l’immensité de la responsabilité : tous les Guinéens regardent leur télé, il ne faut pas blaguer avec ce qui doit être diffusé là. On peut mettre le feu au pays même avec un simple mot déplacé. Mais cela, il faut être suffisamment responsable pour le savoir.

Ce qui les a choqués, c’est qu’ils n’ont pas vu l’ancien Fodé Tass : celui qui était là à jouer à l’aboyeur public numéro un. Celui qui est là aujourd’hui est politiquement et socialement mûr. On ne peut plus l’utiliser à des fins inavouables. J’analyse, je saisis le temps politique et le temps sociologique. J’observe posément avant d’agir. C’est pourquoi, j’ai été très clair avec eux, dès le départ. Ils ont pensé pouvoir m’utiliser, alors que je suis loin d’être un outil pour n’importe qui.

En professionnel doublé d’homme d’expérience, quels conseils pouvez-vous prodiguer à la jeune génération de journalistes évoluant à la télé et ailleurs dans d’autres médias ?

Fodé Tass Sylla : Les jeunes doivent savoir que la Guinée est le seul et l’unique cordon qui nous lie. On n’a qu’une seule Guinée. C’est cette Guinée seulement qui nous réunit et dont nous pouvons être fiers. C’est cette Guinée seulement qui ne peut pas nous renvoyer. C’est cette Guinée seulement où on ne peut pas nous demander de carte de séjour. Cette Guinée-là, il faudrait que tous nos comportements, tous les mots qu’un journaliste puisse produire, en toute responsabilité, amènent à l’apaisement et à l’unité de cette Nation unique. Parce que si elle brûle, nous serons ailleurs. Et ailleurs, on ne sera jamais ce qu’on est.

Si un seul de mes mots devait mettre la haine, la violence et le feu dans ce pays, j’aurais regretté d’avoir été à l’école, parce que c’est la Guinée qui m’a formé. Toute violence - verbale ou physique - est une irresponsabilité, quels que soient les arguments que leurs auteurs sortiront.

Je lis certains sites internet que je qualifie d’ailleurs de « Mille Collines », tellement la haine y est effarante. Quel que soit l’argument que ces auteurs emploieront, si un seul de leurs mots fait brûler le pays, pour quelle que raison que ce soit, c’est irresponsable et condamnable devant l’Histoire. En intellectuel, je ne le ferai jamais.

Je ne suis pas là à juger en tant que journaliste : le journaliste n’est pas gendarme. Je ne suis pas là à prendre cause, le journaliste n’est pas militant, je ne suis pas là pour défendre quelqu’un, le journaliste n’est pas un mendiant ni un griot encore moins un commerçant. Je suis là à voir et à choisir la Guinée, d’une manière claire et responsable.

Et c’est ce que je subis comme ça, aujourd’hui. Je ne vois que la Guinée, professionnellement, et j’ai des cornes pour ça, je suis têtu pour faire valoir cet idéal. Je vois la Guinée. Parce que quand elle tangue et tombe, ce sont mes oncles, mes tantes, mes pères et mes cousins qui porteront leurs matelas sur la tête et TV5 les filme pour les exhiber à la face du monde entier. Je ne veux pas de cela.

Je ne veux être ni bourreau ni victime. J’aiderai la Guinée à aller à l’apaisement par mes petites capacités. Quand je vois certains se cogner en disant que : « tel est plus beau, tel est vilain… », je les vois puérils, irresponsables. Parce que si le pays brûle, cette plume du journaliste ou de tout autre auteur du feu devrait être jugée au tribunal de la Haye, un jour. Mais comme à l’heure de l’électronique, les documents ne disparaissent pas, on photocopiera beaucoup de documents pour la CPI demain. Et je ne souhaiterais pas figurer sur cette liste honteuse et irresponsable.


Propos recueillis par Amara Moro Camara
pour www.guineeactu.com



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Vos commentaires
BARRY, mardi 12 janvier 2010
Merci M Tass pour votre courage. Vous aurez une grande promotion après. Laissez les gens faire mais ils ne peuvent rien contre votre savoir. Courage et que Dieu vous assiste
Bouba, lundi 11 janvier 2010
Merci Tass de nous confirmer ce que nous pensions depuis lontemps. Ceux qui sont en Guinée et te connaissent réellement, savent que tu n`as jamais été du CNDD. Sinon tu serais nommé depuis longtemps. Il a fallu la fin de règne quand les Ahmed Barry et Tibou ont fini de tout gâcher pour qu`on t`appelle au secours. Continue ton travail, le vrai peuple vous observe. Félicitations pour la clarté !
Bailo Bah, lundi 11 janvier 2010
Mr Sylla merci de votre honeteté et de votre sens de responsabilité pour la lutte à l`avenement d`une Guinée unie avec toutes ses diversités ethnique et religieuse. Nous voulons pour la Guinée des cadres et intellectuelles qui ont pour force les arguments pour dialoguer et non la haine pour diviser les Guinéens qui sont dans leur majorité hostile à tout affrontement par la force et les argument surjectifs pour se maintenir au pouvoir. Alpha kabine doit savoir qu`un journaliste comme vous le dites est celui qui informe le peuple tenant compte de la cohesion du tissus social .Il ya des extremistes et des incapables qui occupent des postes de responsabilité strategique parceque se sont des troubadours et des griots faiseurs des dictateurs parceque n`ayant pas les capacités morales et intellectuelles reelles dans l`objectivité d`être là où ils sont. Que vos collegue journalistes reprennent conscience que cette Guinée ce n`est un seul individu qui le fera ,cette Guinée vivera pour toujours et que nous la laisserons toujours en marche. J`encourrage le President à prendre ses responsabilité sans hesitation à sortir le pays de cette situation comme il a promis dans son discours. Vive la Guinée unie et prospere
Momo de Garges, lundi 11 janvier 2010
Merci Monsieur Sylla. Comme nous le savons tous "les intellectuels" ont leur part de responsabilité dans le drame Guinéen. Laisser la Nation, le Peuple partir à la derive et "cautionner les bruleurs de cases", les "incendiaires du vivre ensemble", c`est honteux. Bon sang, ne peut on se demarquer de la médiocrité? Tout change et tout evolue, pourquoi pas notre Guinée? Osons sortir de nos vos vieux reflexes (l`exclusion, l`ethnocentrisme etc... ). La situation actuelle est un blocage qui nous mènera à l`impasse, d`ou explosion sociale. Il ne faut pas etre Einstein pour le comprendre. Nous devons changer et aller de l`avant sans exclure. Fanah, Dieng et consorts ne vous laisser pas utiliser à tort pour des causes que vous meme refusez. Du cran. Barrage, cohésion, soutien envers le collègue Sylla. Nous avons besoin de vous tous unis, pour le changement qui est là! là! là!. Merci.
mody bhoye, lundi 11 janvier 2010
les intellectuels sont le vrai probleme de laguinee
Bangaly Traoré, dimanche 10 janvier 2010
Oh la guinée,après 51ans d`existance sans état et ni loi.

Dernière mise à jour 25/06/2011 13:53:55
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